10.01.2008

[La rivière étroite et dormante]

       A travers les tombées de soleil et les ombres des nuages qui l’animent, j’embrasse d’un coup d’œil le paysage que je suis venu chercher au bout de ces chemins perdus, sur la seule foi d’un nom magique.

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       Les domaines d’Arnheim existent, et chacun au moins une fois dans sa vie les a rencontrés – mais le courant inexplicable qui saisit et porte sur l’eau l’esquif recourbé comme un croissant de lune, c’est le battement du sang jeune, et comme une palpitation continue d’avenir. Les images que déroule tout voyage initiatique renvoient chacune en énigme à une rencontre préfigurée qu’elles font pressentir et qui les achèvera ; c’est la puissance d’envoûtement des excursions magiques, comme l’a été pour moi celle de l’Evre, tire sa force de ce qu’elles sont toutes à leur manière des "chemins de la vie", qu’elles en figurent obscurément à l’avance les climats et les étapes. Les prestiges matériels que je prête à l’Evre ne sont pas tous imaginés, et peut-être les trouverais-je encore intacts au long de cette promenade retrospective que j’envisage quelquefois. Mais tout ce qui a la couleur du songe est, de nature, prophétique et tourné vers l’avenir, et les charmes qui autrefois m’ouvraient les routes n’auraient plus ni vertu, ni vigueur : aucune de ces images aujourd’hui ne m’assignerait plus nulle part, et tous les rendez-vous que pourrait me donner encore l’Evre, il n’est plus de temps maintenant pour moi pour les tenir.
       Julien Gracq, Les Eaux étroites.

03.01.2008

[L'astre du désastre]


       Schleiermacher : en produisant une oeuvre, je renonce à me produire et à me formuler moi-même, m’accomplissant en quelque chose d’extérieur et m’inscrivant dans la continuité anonyme de l’humanité – d’où le rapport oeuvre d’art et rencontre avec la mort : dans les deux cas, nous nous approchons d’un seuil périlleux, d’un point crucial où nous sommes brusquement
retournés. De même, Frédéric Schlegel : aspiration à se dissoudre dans la mort : "L’humain est partout le plus haut, et plus haut même que le divin". Passage à la limite. Il reste possible que, dès que nous écrivons et si peu que nous écrivions – le peu est seulement de trop -, nous sachions que nous approchons de la limite – le seuil périlleux – où le retournement est en jeu.
       Pour Novalis, l’esprit n’est pas agitation, inquiétude, mais repos (le point neutre sans contradiction), pesanteur, lourdeur, Dieu étant "d’un métal infiniment compact, le plus lourd et le plus corporel de tous les êtres". "L’artiste en immortalité" doit travailler à l’accomplissement du zéro où âme et corps deviennent mutuellement insensibles. L’apathie, disait Sade.

       Maurice Blanchot, L'Ecriture du désastre, 1980.

18.12.2007

[Rubaïyat]

       Les cieux sont-ils meilleurs de m’avoir mis au monde ?
       Mon départ rendra-t-il leur majesté plus grande ?
       Je n’ai jamais appris de personne pourquoi
       Je suis venu, pourquoi je dois quitter ce monde.
      
Omar Khayyâm, Quatrains
 
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       Les roses et le pré réjouissent la terre.
       Profite de l’instant : le temps n’est que poussière.
       Bois du vin et cueille des roses, échanson,
       Car déjà, sous tes yeux, roses et pré s’altèrent.
 
                                        
*
 
       Mon amour – qui me rend, à en mourir, malade –
       Est lui-même tombé malade, à en mourir.
       Comment puis-je espérer arriver à guérir,
       Quand c’est mon médecin qui est tombé malade ?
 
                                        
*
 
       Le Ciel ne fait fleurir la rose que par feinte :
       Pour la mieux effeuiller et noyer dans le sol.
       Donc, le nuage, qui aspire son empreinte,
       Fera pleuvoir le sang de nos amours défuntes.
 
                                        
*
 
       Mon  ivresse exagère et mon chagrin s’épanche.
       Je suis heureux, vois-tu, malgré ma tête blanche,
       En regardant ton grain de beauté. Ta fraîcheur
       Appelle ma vieillesse au printemps de mon cœur.
 
                                        
*
 
       Ce monde déclinant me paraît un désert.
       C’est donc l’ivresse et le déclin que je préfère.
 
                                        
*
 
       Chaque jour, la rosée imprègne la tulipe
       Et la violette cède sous les gouttes d’eau.
       Mais je dois avouer que, pour moi, rien ne vaut
       La rose et ses pétales chastes qui palpitent.
 
                                        
*
 
       Si je pouvais être le maître, comme Dieu,
       Je saurais démonter le ciel au beau milieu.
       Et je ferais alors, au milieu des étoiles,
       Un autre ciel, où l’homme atteindrait tous ses voeux.
 
                                        
*
 
       Venus purs du néant, nous en partons impurs.
       Venus heureux, nous repartons pleins de misère.
       L’eau des pleurs dans les yeux, au coeur un feu obscur,
       Nous rendons l’âme à l’air et mourons dans la terre.

05.02.2007

[Petite genèse de la stratégie américaine du multimédia]


       La "bataille des flux" repose à la fois sur l’accès public mondial au réseau Internet, et sur le remplacement du système technique audiovisuel analogico-hertzien, dont l’Etat américain annonce la disparition le 3 avril 1997 – jour où la FCC indique la fermeture du plan de fréquences analogiques de télédiffusion sur le territoire des Etats-Unis pour 2006 -, par un nouveau système technique audiovisuel
intégralement numérique, toujours en cours d’installation, et qui est très loin d’avoir déroulé ses effets, lesquels seront immenses. En conjuguant, d’une part, l’accès aux réseaux numériques de télécommunication par la norme TCP-IP, et, d’autre part, la numérisation de la diffusion audiovisuelle que rend possible la compression numérique des images et des sons par la norme MPEG, en organisant, autrement dit, au plan mondial, la convergence des télécommunications, de l’audiovisuel et de l’informatique, les Etats-Unis orchestrent à leur rythme et selon leurs propres intérêts une immense mutation technique qui fait sortir l’Occident de plus d’un siècle de technologies d’information et de communication analogiques. Le système mnémotechnique mondial [qui] constituant un nouveau stade du processus de grammatisation qui fut à l’origine de l’Occident et qui surdéterminera le processus d’individuation en quoi il aura constitué, devient ainsi le cœur du système technique et de l’industrie planétaires, ce dont les pouvoirs publics européens n’ont manifestement pas encore pris conscience (…).
       Au cours des années 1980, l’industrie américaine, qui a perdu les marchés de l’équipement électronique destiné au grand public (dominés par le Japon et l’Europe), comprend que la reconquête passe par le multimédia, c’est-à-dire par la numérisation des textes, des images et des sons simultanément, et par le déploiement de réseaux de télécommunications modifiant totalement les conditions de leur diffusion. Maîtrisant presque intégralement les industries informatiques, c’est-à-dire les technologies du calcul, les Etats-Unis créent les conditions pour que se produise une mutation reposant largement sur la mise en œuvre de normes industrielles nouvelles, en particulier des normes d’interopérabilité entre réseaux (TCP-IP, qui est la base technique de l’Internet) et de compression numérique des signaux analogiques (MPEG), c’est-à-dire des images et des sons, permettant de
reprendre le contrôle de l’ensemble de la filière des technologies culturelles que constituent les systèmes éditoriaux, les canaux de diffusion audiovisuelle, les réseaux et les bases de données, etc. Simon Nora et Alain Minc avaient vu venir cette possibilité dès 1977, lorsqu’ils remirent au président Giscard d’Estaing le rapport qu’il leur avait demandé sur les enjeux industriels du devenir de l’informatique et de la télématique – et que l’Etat, à cette époque, et malgré sa rupture avec le gaullisme, avait encore l’ambition d’anticiper.
       Bernard Stiegler, Mécréance et Discrédit, I.

12.12.2006

[Bioéthique]

       Imaginons que des chirurgiens aient prélevé petit à petit le corps de A pour le transplanter chez un deuxième individu B et vice versa, laissant en place leurs cerveaux respectifs. Même si le langage courant nous permet d’affirmer que A et B ont échangé leurs corps, le sens du mot "corps" de la loi ainsi que les techniques d’attribution de matériau humain ne nous permettront pas de l’affirmer. Poussons ce cas de figure plus loin et supposons qu’on soit allé jusqu’à substituer le cerveau lui-même par cette procédure. Même dans cette hypothèse, il ne nous sera pas permis d’affirmer qu’il y a eu greffe de corps ou substitution d’identité. Ce sont les décisions médicales mises en œuvre dans ces échanges somatiques et encadrées par les lois bioéthiques qui vont marquer l’identité de l’être humain lors d’une greffe totale, et non pas une quelconque référence au corps biologique.
       Ces nouvelles conventions juridiques et langagières autour de l’identité personnelle ont l’avantage non seulement d’ouvrir jusqu’à son extrême limite la possibilité des échanges somatiques mais aussi d’effacer toutes leurs traces. Ces règles rendent impossible la reconstitution de la trajectoire du matériau humain, comme si aucune intervention n’était intervenue, comme si rien n’avait interrompu le cours naturel des choses. Tout ce que l’on donne et tout ce qu’on reçoit va et vient dans le grand circuit administratif créé par les lois, circuit qui nous fait vivre, mourir et demeurer identiques à nous-mêmes.
       Marcela Iacub, le Crime était presque sexuel.

15.11.2006

[Rapport sur la situation]


       Le mouvement situationniste s’est toujours gardé d’analyser la dimension psychologique à la source du comportement humain, le sien propre et celui d’autrui. Il a voulu fermer les yeux sur la part d’irrationnel qui gouverne l’action, favorisant une conception de l’individu comme un être rationnel, susceptible de se contrôler lui-même afin de mieux contrôler les autres. A trop ignorer cette "part maudite", celle-ci revient sous forme de symptôme, pour hanter les hommes et donner aux œuvres une signification différente de celle qu’avaient cru y mettre leurs auteurs. Cette recherche nous a montré par ailleurs combien les situationnistes, et Debord au premier chef, demeurent fascinés par l’image. S’ils dénoncent le spectacle, c’est parce qu’ils en sont les meilleurs
spectateurs ; on le constate par l’importance que certains films, certaines images, certains thèmes culturels ont toujours eu sur la vie et les écrits de leur principal théoricien. Ils constituent la source de son inconscient culturel ; ils demandent à être compris au même titre que les manifestations de son inconscient individuel.
       Jean-Marie Apostolidès, Portrait de Guy-Ernest en jeune libertin.

12.11.2006

[Omphalos]

       Ce que je dis gicle de mes entrailles cancéreuses, autopsie du cadavre exsangue, ce que je dis, ce que je dis, Dieu me le souffle à mesure, cri et chant de détresse qui tiendrait en entier dans un crachat de vitriol, crachat de muqueuses arraché dans un dernier hoquet d’impuissance aux poumons caverneux du globe bacillaire, crachat de sulfure et de pisse croupie, crachat du monde coxalgique gémissant dans la gélatine blanche de son cauchemar volumineux. Dieu crache en permanence par ma bouche profane et il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps. Nous nous embrassons tous deux, lèvres jointes, nos langues mélangées. Et je bois ta salive, ô doux Sauveur ! Nous nous tenons enlacés comme un couple obscène aux carrefours des impasses humaines, Toi et Moi. Nos corps en feu. Dans le ravissement. Nous aimant à mourir et déjà par-delà la mort. Ivres de notre extase. Je crie comme un somnambule de la peur, debout jusqu’au petit matin de la résurrection.
       Louis Calaferte, Septentrion.

05.11.2006

[A quoi servent les flash-ball?]

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       Sous le prétexte de contrôler et d’anéantir le trafic de la drogue des Etats policiers ont été créés dans tout le monde occidental. La programmation progressive de la pensée, des sentiments, des émotions, ainsi que les impressions sensorielles apparentes de la technologie, esquissée dans le bulletin 2332 permet à ces Etats policiers de maintenir une façade démocratique derrière laquelle à haute voix les gouvernements disent que les drogués et les invertis ou ceux qui s’opposent à la machine de contrôle sont des criminels. Des armées souterraines grouillent dans les grandes cités interurbaines et abreuvent la police de faux renseignements d’appels téléphoniques et de lettres anonymes. Arme au poing des policiers forcent la porte d’un Sénateur qui donne un dîner grâce auquel il peut réaliser une bonne affaire avec des avions de surplus.
       "Nous avons eu un tuyau une partouze ici hein alors fouillez tout les gars et vous autres gardez vos vêtements ou je vous fais éclater les tripes."
       Nous provoquons de fausses alertes émettant sur ondes courtes et les voitures de police se ruent vers des lieux où il n’y a pas eu de crimes provoquant ici une émeute ce qui nous permet d’agir ailleurs efficacement. Des équipes de faux policiers fouillent et matraquent les citoyens. Des équipes de faux ouvriers du bâtiment creusent les rues, font éclater les canalisations, coupent les fils électriques, des installations d’infra-sons déclenchent tous les signaux d’alarme de la cité. Notre but est le chaos total.
       William Burroughs, les Garçons sauvages.

22.10.2006

[Initiation froide au terrorisme poétique]

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       Le sabotage artistique transcende la paranoïa, la déconstruction – la critique ultime – l’attaque physique sur l’art nauséabond – le djihad esthétique. La moindre trace du plus insignifiant égocentrisme ou même de goût personnel abîme sa pureté et atténue sa force. Le sabotage artistique ne cherche jamais le pouvoir – il ne cherche qu’à le libérer.
       Hakim Bey, l'Art du chaos.

17.10.2006

[Dialogue avec la machine]

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       Après trois mille ans d’une explosion produite par des technologies mécaniques et fragmentaires, le monde occidental "implose". Pendant l’âge mécanique, nous avons prolongé nos corps dans l’espace. Aujourd’hui, après plus d’un siècle de technologie de l’électricité, c’est notre système nerveux central lui-même que nous avons jeté comme un filet sur l’ensemble du globe, abolissant ainsi l’espace et le temps, du moins en ce qui concerne notre planète. Nous approchons rapidement de la phase finale des prolongements de l’homme : la simulation technologique de la conscience.
       Marshall McLuhan, Pour comprendre les médias (1964).

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