04.01.2008

[Pour un manifeste noir]

       C’est le poète, cette multiplicité broyée et enflammée qu’Artaud identifiait à la lisière de sa conscience. Les poèmes n’en sont que les lambeaux ignés, les plus monstrueux scories, les plus douloureux. Ils ne sont pas vraiment une élévation de leur auteur – celle-ci ne peut être qu’illusoire –, mais plutôt son basculement vers le bas, emporté dans ses entrailles par une downward spiral, là où toute la chair bouillonne en une multiplicité étirée à l’infini. Une poésie de l’abîme, une poésie de la chute.

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       Les pensées déchues par d’amères oraisons
       Nocturnes, les veines brûlées de l’intérieur,
       Je m’avance peu à peu vers cette lueur
       Fragile qui enlumine mon horizon.

23.09.2006

[Contraction de la lutte]

       Percevoir l’acte d’écrire comme s’il n’était que la manifestation en surface d’une sécrétion organique entraînant une addiction, une adrénaline aux propriétés cocaïnomanes, fluide et brute, emplissant toute la matière charnelle en empruntant les canaux creusés par les nerfs et les veines. Agent contaminant, le Verbe est à la fois message neuronal, oxygène et hémoglobine. Il est le sang et le vampire qui l’absorbe, la pensée et son antiforme entropique. Un livre est semblable à un quasar, c'est-à-dire un paradoxe astral, simultanément sombre et éblouissant, hautement lumineux et incrusté d’un trou noir. Il ne peut être création que dans la mesure où il implique une destruction. En l’occurrence, la destruction de son auteur.
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       Eprouver l’activité de sa conscience comme une série de cassures.
 
       Les pages d’un roman déflagrent dans une explosion cosmique, un tsim-tsoum cristallisant la réalité. La narration ne s’éclot et s’organise pleinement que lorsque l’écrivain se dissout, aspiré par l’espace offert, ramené toute entier dans les limbes de l’invisible. L’auteur se retrouve alors contenu derrière les mots, en évolution souterraine, comme si cette déréalisation était la condition d’exercice du processus démiurgique. Et sa seule technologie apparente, la seule terminaison observable de sa présence en négatif, se trouve être le narrateur.

28.08.2006

[Technologie verbale]

       Sentir l’écriture envahir la chair et la narration consumer lentement la réalité. Les mots sont pure contamination, électrisation de la masse organique et de ce qui tient lieu de conscience, amenant l’écrivain à ses propres limites et traçant un mouvement aux aspects de mort lente, consommée comme défragmentation totale de l’être. Tout le mental plonge dans sa propre matière noire. J’emmerde tous ces prétendus écrivains qui ne font que déverser leur merde de prose sans être pénétrés par ce qu’ils écrivent. Le génie, la perfection de texte, ne peuvent être atteints qu’à l’instant où la page banche (réelle ou pixellisée) est lentement noircie comme si les mots étaient conçus par quelqu’un d’autre, comme si la pensée devenait étrangère, alien, comme si l’on devenait le véhicule de la pensée de quelqu’un d’autre. En cet instant critique de dépassement de soi, le langage n’est plus un appendice de notre être, mais notre être devient extension vaguement organique du langage. Le langage est technologie. Je ne vois pas pourquoi il ne pourrait par conséquent être l’espace opératoire où l’on procéderait à des innovations, ces petites destructions créatrices formulées en réaction contre l’entropie. Luddites du langage, les quarante académiciens ne sont d’ailleurs pas sauvegarde salvatrice de la langue, mais pure inertie autodestructrice. Arme de destruction massive expérimentant le retournement de sa propre thermodynamique, la littérature est son aussi propre ennemi.

16.05.2006

[Economie du signe]

       Lorsqu’un artiste ne produit pas de l’Art, il en consomme. Il se sépare de l’existence en s’aliénant au produit même de cette séparation. Ainsi la création n’est aucunement un facteur d’intégration au monde mais plutôt un mécanisme entraînant notre éviction de celui-ci. L’écriture ne libère aucunement l’écrivain de ses affres. L’écriture ne consume pas les affres de l’écrivain mais plutôt y consume ce dernier suivant un mouvement ultime d’aliénation. L’échec dans l’existence n’est alors plus la cause mais la finalité d’un mode de vie devenu lui-même l’ultime chef-d’œuvre que peut offrir l’artiste. Tout mode de production n’est pas connectif mais disjonctif : il ne nous rapproche pas du monde, mais nous en éloigne. Figure schizophrénique en puissance, l’artiste en explore les terminaisons les plus extrêmes.

28.04.2006

[Boîte noire d’une littérature post-historique]

       Quand Dieu tourne le dos à l’homme, l’histoire engendre Belsen.
       George Steiner, Langage et Silence.
  
       L’écrivain, c’est-à-dire tout véritable homme de lettres et non l’un de ces faiseurs de livres qui inondent en masse les librairies, doit faire sien l’expérience de la mort. Et pas seulement la sienne propre, aussi celle qu’a connue l’humanité, celle qui l’a amenée à sa propre extrémité. La prose des romanciers actuels semble un continuel déni de réalité résumé par un narcissisme autiste. Ils font de leurs romans des miroirs où se reflète étincelant leur seul ego. Ecriture spéculaire. Dans leurs livres, le monde n’existe pas.
       Langage et Silence est à ce titre le récit clinique de l’anéantissement commun de l’Homme et du Verbe, mais aussi un programme de mise en œuvre d’une littérature de notre temps, d’une véritable littérature, active et salvatrice, qui ne s’est présentée pour l’heure que par bribes et que nous nous devons de générer. Une littérature d’après.
       Ce recueil d’essais de Steiner montre la nécessité de l’appropriation de l’expérience concentrationnaire par la littérature, non pas comme matière première stricto sensu, mais comme ombre pesant sur le processus même de narration, car cette expérience par l’Homme de ses propres limites, cette expérience de l’inhumanité qu’il porte en lui, doit être regardée en face comme étant notre reflet et non plus seulement foulée par les sentiments de la non-conscience humaniste qui s’en est emparée comme outil de domination.

16.03.2006

[Masse critique]

       Ray Bradbury, sûrement inspiré par les autodafés nazis, anticipait la mort de la littérature en l’imaginant crouler sous les coups de la répression. Or cela n’en a aucunement été le cas. Comme je pense en ce qui concerne toute forme d’Art, la littérature s’est anéantie par elle-même, et non pas en disparaissant, mais au contraire en pullulant. Et le cadavre continue de s’étendre, en emportant avec lui la pensée, en nouant avec elle une relation vampirique. Il n’en est plus une forme positive de support, mais au contraire un poids, un vecteur négatif. De support de la pensée, le livre en est devenu un trou noir. Voilà ce qu’est la littérature au tout début du vingt-et-unième siècle, un immense charnier de la pensée où viennent s’agglomérer tous les déchets qu’elle est à même de produire. Un trou noir donc.
       Tout phénomène s’amplifie jusqu’à écrouler sous sa propre masse, jusqu’à ce qu’il atteigne la masse critique. La littérature a atteint cette masse critique. Elle l’a atteinte, mais quelques zones résistantes en son sein demeurent. Elles viennent en contre-courant d’un Choc dont personne n’a pour l’heure véritablement ressenti les effets. Comme si la perception des événements était retardée, ou qu’un formidable déni de la réalité s’est opéré au niveau inconscient collectif. Toute l’énergie potentielle accumulée durant la chute s’est déchargée en balayant tout sur son passage. Elle s’est actualisée mais nous n’en avons encore pris conscience. Nous sommes branchés sur une Matrice simulatrice, placés dans des caissons cryogéniques, ce que vous voulez. Mais nous sommes coupés de toute réalité. Nous sommes en semi-vie.

11.03.2006

[L'état des stocks]

       Il n’est pas étonnant qu’avec la Deuxième Guerre mondiale, la liquidation et finalement la disparition de l’Humanité se sont doublées de l’autodestruction et de l’anéantissement de toute forme d’Art. L’espace a été énucléé de toute présence. Zilch, zero, nought, nothing, vacuum. La littérature est morte. Il n’est pourtant plus désormais question de déterminer quelles sont les causes. Les auteurs de ce lynchage n’ont aucune identité trouble. Ils ont opéré à la lumière cathodique, sous les yeux de chacun. Pourtant l’image s’est retrouvée absorbée par la surface rétinienne sans qu’aucune fonctionnalité propre à un organisme vivant n’en réalise le traitement douloureux qu’est la conceptualisation. Des structuralistes et imposteurs corrompus du nouveau roman à la génération actuelle d’icônes télévisuels trouvant le contenu de leurs déjections littéraires dans un délire porno visqueux que leur surmoi atrophié n’arrive plus à contenir, leurs noms passent en boucle sur nos écrans avant d’essuyer les affres de l’oubli collectif. La chair est morte, alors on l’érotise. Il n’est plus question de déterminer les causes, mais il est toujours viable de continuer la dissection, l’observation in situ du processus de putréfaction. Lunar Park et Villa Vortex sont à ce titre deux magnifiques livres-cadavres. Le corps mort de la littérature devient son propre objet. Les écrivains opérant à même cette chair butent sur la dimension paradoxale de leur existence. Les prochaines expériences littéraires auraient intérêt à s’approprier la scène du crime comme espace de narration, à objectiver le corps pourrissant afin de réaliser en son sein sa résurrection. Il y a comme là une condition nécessaire mais non suffisante d’acceptation de la réalité pour initialiser l’épisode transcendantal de toute renaissance. Pour l’heure, les livres ne sont plus que des sécrétions rances de muqueuses.

05.03.2006

[Cristaux de sels d’argent]

       La poésie serait à rapprocher de la photographie. Le poète est un type qui prend un polaroid. Son cerveau est une chambre noire, sa pensée une singulière combinaison de réactions photochimiques. Tout se joue dans l’instantanéité, la retranscription de la réalité expérimentée alors, l’exploration de l’espace à un instant t donné. L’essentiel se trouve dans l’acquisition d’une technique satisfaisante pour exécuter l’opération.

02.12.2005

[Impacts sur la surface lisse]

       Les figures sont doubles, tout s’extrait du fond comme s’inscrivant dans une dualité. Je sens la matière grise devenir la matière première d’un vague processus de plongée dans l’obscurité. La vitesse de chute libre vers une impossible asymptote. Je me rapproche de toi bébé. Ce soir la nuit coule avec les dernières données brutes du Réel, les derniers feux d’un Cosmos bâti pour s’effondrer. La déconnexion neuronale est une pratique à court terme. Augmentez la durée et le monde n’est plus. L’objet se balade en trajectoire de collision sans le sujet pour le maintenir sur l’orbite de l’illusion. Les forces potentielles s’actualisent et c’est le noir qui domine. Vu l’heure, il ne reste plus qu’à se reposer parmi les éclats froids et morts du Réel. Son image nous dissimule le vide. Le ghost a beau se balader, le corps demeure en place. La promenade du schizo. Fixez une date limite et explosez alors.

13.10.2005

[Les mailles du réseau]

       De la Toile ne nous parviennent que de faibles murmures. Et encore. Ce qui est proche du surgissement, c’est le son aigre et lourd du silence infini, celui de l’humanité prenant conscience du gouffre qui la sépare d’elle-même. Ce sépulcral bruit de fond m’exaspère et mes yeux sont lassés de cette prose du pauvre. Internet est au sens deleuzien du terme un rhizome, mais complètement rongé par l’entropie de la non-conscience, un chaos en constante progression submergeant par saturation ses plus prometteurs éclats. Il constitue à la fois une survivance du Verbe et l’agent hostile qui élabore tranquillement sa disparition. L’exercice de cartographie des limbes virtuels du réseau n’offre l’image que d’un univers semblable au nôtre, Univers s’étiolant pour retrouver la froideur du néant. Ce n’est pas seulement une odeur de brûlé que notre odorat perçoit, les miasmes que l’on identifie sont ceux du corps en décomposition de notre réalité et de son appendice virtuel surplié en son sein. La post-humanité blogue en crevant.
       Le stalker poursuit impulsé par son instinct de prédation l’exploration méthodique de la Zone, traçant dans son mouvement même une nouvelle ligne sur la carte d’Internet. Mais là, la persistance de cette (télé)impression sur mon écran est plus accentuée. Le stalker sort des sentiers battus des terres numériques. Il a compris un certain nombre de choses. Le livre est avant tout un support, et pas seulement dans la seule acception matérielle, un véhicule pour le langage. Mais aujourd’hui l’hypertextualité offre une dimension supplémentaire à la retranscription de la pensée. Pourtant cette dimension, personne n’en a jamais réellement mis à jour les potentialités. Le surf ne se pratique finalement que sur une surface tristement plate. Rien sur le Net ne s’est élevé. Tout ce qui tente de s’y dresser n’est que néant et simulacres. La non-réalité du virtuel simule la réalité du réel. Déconnectez-vous.

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