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<title>Domaine de l'extension de la lutte - en_mode_lecture</title>
<description>&amp;quot;I'm a walking animal machine and you ain't safe with me&amp;quot;</description>
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<lastBuildDate>Sat, 05 Jul 2008 20:25:16 +0200</lastBuildDate>
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<title>[Les tombeaux de Guy Debord]</title>
<link>http://libermundi.hautetfort.com/archive/2006/11/20/les-tombeaux-de-guy-debord.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (Skam)</author>
<category>En mode lecture</category>
<pubDate>Mon, 20 Nov 2006 21:50:00 +0100</pubDate>
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&lt;p align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;em&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Pour Debord, il ne s’agit pas seulement de s’opposer à une tradition économique fondée sur le &quot;copyright&quot; ; il veut ébranler les fondements mêmes de la conception bourgeoise de la valeur. En détournant, en plaçant sur un même pied toutes les œuvres du passé, on détruit les hiérarchies entre elles ; on abandonne la notion de chef-d’oeuvre, ce qui revient à affaiblir le rôle des&lt;/em&gt; modèles&lt;em&gt;, en art comme en littérature : &quot;Le &lt;a href=&quot;http://infokiosques.net/IMG/pdf/ModeEmpDet.pdf&quot; title=&quot;détournement&quot;&gt;détournement&lt;/a&gt; se révèle ainsi d’abord comme la négation de la valeur de l’organisation antérieure de l’expression.&quot; Finalement, cette méthode constitue un procédé révolutionnaire qui, en permettant à chacun de&lt;/em&gt; pratiquer &lt;em&gt;la poésie, annihile la division sociale du travail artistique :&amp;nbsp;&quot;Voici un réel moyen d’enseignement artistique prolétarien, la première ébauche d’une&lt;/em&gt; communisme littéraire&lt;em&gt;.&quot;&lt;/em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;img src=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/images/thumb_Jean-Marie_Apostolides_les_Tombeaux_de_Guy_Debord.2.jpg&quot; alt=&quot;medium_Jean-Marie_Apostolides_les_Tombeaux_de_Guy_Debord.2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0px; border-width: 0px&quot; /&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Echantillonnage&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Détournement.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Dissection.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; L’opuscule &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/archive/2006/11/15/rapport-sur-la-situation.html&quot;&gt;Portrait de Guy-Ernest en jeune libertin&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; ne constitue à mes yeux qu’un avant-propos aux &lt;em&gt;Tombeaux de Guy Debord&lt;/em&gt;, donnant un aperçu de l’interpénétration de la théorie et de la pratique dans le quotidien même du situationniste. Seule la lecture du second essai est véritablement rémunératrice.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Avec &lt;em&gt;les Tombeaux&lt;/em&gt;, Jean-Marie Apostolidès effectue donc une percée dans l’œuvre de Debord, occasionnant non pas un simple travail de surface, mais un premier dégagement pour l’exposer à nu. Il dissipe quelque peu l’opacité dans laquelle s’immergea en toute conscience le situ pour brouiller les pistes et entraver la récupération dont il ne pouvait être que l’objet prochain (la réification en marchandise qu’il pressentait et abominait). Elle conduisit Debord à se réfugier dans sa propre culture et à en faire un bastion dédaléen, un terrain abrupt, piégé, qui ne pourrait être foulé que par les initiés, de singuliers stalkers. Pour beaucoup, cette difficulté d’accès n’est pas sans rendre séduisante l’œuvre de Debord.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;em&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Son nom est devenu une valeur sûre à la bourse des échanges intellectuels. A droite comme à gauche, on se recommande de ses thèses, comme si elles constituaient l’ultime recours en ces temps incertains. Il n’est pas jusqu’à l’université qui ne s’e réclame pour les transformer en&amp;nbsp;&quot;théorie&quot;. Ceux qui admirent aujourd’hui Debord sont généralement peu conscients du fait que leur attitude a été prévue de longue date, qu’elle trouve sa source dans cette mécanique de la fascination qu’il a mise au point sa vie durant, la testant d’abord sur ses proches avant de la proposer à un public plus vaste. Et la machine ne cessera de produire son effet de piège tant que l’&lt;/em&gt;image &lt;em&gt;de Debord ne sera pas critiquée comme un produit paradoxal de la société marchande.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Du fait de leur part autobiographique, aucunement négligeable, de leur nature de fragments d’autoportrait, l’analyse des textes debordiens, ces corps cryptés qui (comme trop peu d’autres ouvrages) devront nécessairement être décodés par les générations à venir, est inséparable d’une considération sur la vie de leur auteur. Comme ne cesse de le souligner Apostolidès, ils constituent littérairement des &lt;em&gt;vanités&lt;/em&gt;, des espaces denses où la vie de Debord se love inextricablement avec la figure de la mort.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;em&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Se figer dans une image, c’est à coup sûr cesser d’influencer les vivants, de jouer avec eux. Si Debord n’a pas encore trouvé sa place dans le paysage intellectuel, il va devenir un enjeu majeur du débat contemporain. Outre sa lucidité exemplaire, l’utopie que représente sa perspective radicale constitue un des repères sur lesquels peuvent compter ceux que ne satisfait pas la société du consensus que nous concoctent d’anciens soixante-huitards recyclés dans le multiculturalisme et l’idéologie de la victimisation. Pour cette raison, il était impératif d’aborder son œuvre dans une perspective critique, quitte à en écorner la statue. C’est à ce prix que nous saurons le garder, c’est-à-dire nous en servir comme d’un écrivain avec lequel nous voulons faire du chemin.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
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<title>[Bruit de fond]</title>
<link>http://libermundi.hautetfort.com/archive/2006/10/16/bruit-de-fond.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (Skam)</author>
<category>En mode lecture</category>
<pubDate>Mon, 16 Oct 2006 22:25:00 +0200</pubDate>
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&lt;p align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Je suis soudain conscient de l’ambiance lourde qui nous entoure. Les portes automatiques s’ouvrent et se referment avec de profonds soupirs. Les couleurs et les odeurs m’apparaissent plus fortes. Le bruit des pas traînants surnage au-dessus d’une douzaine d’autres sons, tels que le bourdonnement sourd du système de ventilation, le bruissement des journaux des clients qui veulent découvrir rapidement leur horoscope, le chuchotement des vieilles dames aux visages poudrés, le grondement régulier des voitures qui contournent une tranchée dans la chaussée, juste devant la porte d’entrée, et surtout le glissement des pas, ce frottement sourd et triste qui provient de toutes les allées.&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;img src=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/images/thumb_Don_DeLillo_Bruit_de_fond.2.jpg&quot; alt=&quot;medium_Don_DeLillo_Bruit_de_fond.2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0px; border-width: 0px&quot; /&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &lt;strong&gt;Don DeLillo&lt;/strong&gt; participe à l’accession de la littérature à une certaine postmodernité, alors que notre prose française s’alourdit d’une inertie réac. &lt;em&gt;Bruit de fond&lt;/em&gt; (&lt;em&gt;White Noise&lt;/em&gt;) (1984) constitue une très bonne entrée en matière pour les néophytes de son univers romanesque, cette pharaonique construction dont les pièces les plus essentielles demeurent à mes yeux &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/archive/2005/10/27/autopsie-de-lee-oswald.html&quot; title=&quot;Don DeLillo, Libra&quot;&gt;Libra&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Outremonde&lt;/em&gt;.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Dans ce livre, DeLillo décrit tout d’abord le quotidien d’une famille de la classe moyenne américaine, celle peuplant les banlieues pavillonnaires, toute pénétrée du rituel consumériste. Autour du couple formé par Jack et Babette, gravitent des enfants issus de mariages précédents et DeLillo s’évertuera un prime instant d’en compliquer le dénombrement. Jack Gladney enseigne à l’université. Ses cours ne sont pas dénués d’une certaine singularité, puisqu’ils ont pour objet Hitler. Il &quot;parle essentiellement de la mère, du frère et du chien de Hitler. Son chien s’appelait Wolf&quot;. Ne sachant aucun mot en allemand, cette langue &quot;épaisse, tordue, postillionnante, rougeâtre et dure&quot;, il ne s’est pas emparé du personnage historique sans un certain opportunisme.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Le décor ainsi dressé, Don DeLillo fait grossir les visuels de ce quotidien, avant d’en saboter la routine. Le déraillement d’un train libère dans l’atmosphère un nuage toxique, menaçant en l’occurrence cette famille jusqu’alors paisible. DeLillo présente la catastrophe comme un véritable dysfonctionnement du système, que celui-ci s’empressera d’ailleurs d’en étouffer l’existence, révélant la fragilité de la banlieue américaine, l’exposant à nu. &quot;Ces choses n’arrivent qu’aux gens qui vivent dans des zones dangereuses. La société est organisée de telle manière que ce sont les pauvres, les gens sans éducation, qui supportent la plupart des désastres naturels ou accidentels.&quot; Les habitants exposés au nuage toxique sont évacués et &lt;em&gt;Bruit de fond&lt;/em&gt; glisse alors un temps dans le domaine du roman catastrophe, sans que la narration ne relâche le saisissant réalisme qui la composait jusque là. Une fois la catastrophe gérée, le nuage résorbé, quelques dizaines de jours plus tard, la routine reprend son cours, mais Jack Gladney est convaincu d’avoir été exposé aux émanations empoisonnées et la mort devient alors pour lui une obsession.&lt;br /&gt; &lt;img src=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/images/medium_domaine_de_l_extension_de_la_lutte4.JPG&quot; alt=&quot;medium_domaine_de_l_extension_de_la_lutte4.JPG&quot; style=&quot;margin: 0.7em 0px; border-width: 0px&quot; /&gt;&lt;/p&gt; &lt;p align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; DeLillo retraite les fantasmes atomiques de la guerre froide et met une scène une catastrophe qui préfigure Tchernobyl. L’incident imprègne Jack d’une inépuisable angoisse. Désormais, son environnement immédiat apparaît des plus menaçants. &quot;Quand des meubles en plastique brûlent, ils dégagent des vapeurs de cyanure.&quot; Mais cette dangerosité n’est pas simplement exogène, accidentelle ; elle est constitutive du quotidien et se dévoile notamment comme étant la matière première du progrès technique.&amp;nbsp;&quot;A la caisse, les scanners holographiques décodent les secrets du système binaire avec infaillibilité. C’est une fois encore le langage des ondes et des radiations, une fois encore les morts parlent aux vivants.&quot; Le Soleil brûle dans le ciel, majestueuse bombe surpassant infiniment tous les missiles conçus durant la guerre froide.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; La réalité se dégage et dévoile ses sombres dessous. L’intrigue en ossature du roman donne lieu a une multitude de terminaisons narratives, de multiples digressions dotant l’ensemble d’une aspérité monumentale. La suite discontinue d’anecdotes, fragments du quotidien des Gladney, exploitent savamment toute une collection de clichés attachés à la classe moyenne. Les dialogues absurdes sourdrent, marques de fabrique de DeLillo. L’auteur n’a pas toujours l’intention de montrer où il veut nous emmener, mais il sait admirablement nous immerger dans sa narration. Il zoome démentiellement et les images composées sont d’une netteté hypnotique. Son style n’y est pas pour rien. La fluidité et l’intensité de son écriture tendent vers une certaine poésie.&lt;br /&gt; &lt;img src=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/images/medium_domaine_de_l_extension_de_la_lutte5.JPG&quot; alt=&quot;medium_domaine_de_l_extension_de_la_lutte5.JPG&quot; style=&quot;margin: 0.7em 0px; border-width: 0px&quot; /&gt;&lt;/p&gt; &lt;p align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; A l’instar de l’espace narratif, la prose apparaît comme une masse brute d’informations, dense, mais fluide. Telles de bouillonnantes particules aux prises avec un champ magnétique, les protagonistes baignent dans un lourd bruit blanc. Leurs dialogues et leurs pensées sont parasités, les sonorités prolifèrent et composent en background un indécryptable amalgame de murmures qui ne cesse de tendre l’atmosphère, à l’image du bourdonnement électrique qu’alimentent en continu les câblages et les pylônes dans le manga vidéo &lt;em&gt;Serial Experiments Lain&lt;/em&gt;.&amp;nbsp;Le monde est ramené à un intarissable flux d’infos noyant les personnages. Production et consommation de flux. La mort devient l’obsession de Jack à l’instant où il prend conscience de l’entropie de ce monde informationnel. Il n’est ainsi pas étonnant que la perte de mémoire et la sensation de déjà-vu soient des symptômes de l’exposition au nuage toxique.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &quot;Plus on répète une chose, moins elle risque d’arriver dans la réalité.&quot; On espère purger le réel des catastrophes en les répandant sur les écrans de la simulation médiatique. Et elles deviennent un élément du quotidien, un objet séduisant, du domaine du fictif. &quot;Le flot ne s’arrête jamais... Mots, images, chiffres, faits, graphiques, statistiques, points, ondes, particules, taches. Seule une catastrophe peut attirer notre attention. Nous les désirons, nous en avons besoin, nous dépendons d’elles. Tant, bien entendu, qu’elles arrivent ailleurs.&quot;&amp;nbsp;L’Histoire se rapproche de nous, devient comme palpable, perdant de sa dimension spectaculaire pour être perçue comme une simple dérivation de notre vie de tous les jours et s’épuiser comme un bien de consommation. En terminaison de cette dévaluation marchande, Hitler est tout autant un objet d’étude que l’&lt;em&gt;homo oeconomicus&lt;/em&gt;, un simple sujet de dissertation brodé dans le similor publicitaire.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Ainsi, tout gagne en facticité, à l’image de la toxine répandue dans l’air. Elle est un écoulement informationnel se mêlant aux autres pour en partager la nature de simulacre. &quot;A cause de son énorme taille, de son aspect sombre et menaçant, des appareils qui l’escortent, le nuage ressemble à une publicité à l’échelle nationale, destinée à promouvoir la mort. Une campagne publicitaire de dizaines et de dizaines de millions de dollars, appuyée par des spots publicitaires, par d’énormes panneaux, par des prospectus, par des flashes répétitifs à la télévision.&quot;&amp;nbsp;Les événements sont purement télévisuels ; hors du vidéodrome, ils perdent toute utilité et, dans cette plongée dans la contingence, toute existence. Un panache. Un grand nuage noir. Un nuage de haute toxicité. La catastrophe n’est plus perçue qu’à travers sa médiatisation et celle-ci conditionne son existence. Chacun s’aliène à la radio, désormais unique organe de perception, pour accepter l’existence de ce titan de fumée qui prend toujours plus d’ampleur dans le ciel.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Cette lourde libéralisation de l’info permise par la technologie n’assure aucunement l’efficience de la communication. Elle accentue peut-être même la solitude des personnages. Il n’y a pas véritablement de dialogues dans l’univers de DeLillo, mais des monades échouant dans l’établissement d’un quelconque dialogue. Sans que l’on parvienne à distinguer leur source d’émission, ni même les enregistrer véritablement, les slogans publicitaires nous submergent continûment, fragments subliminaux d’une conversation à sens unique aggravant l’absurde existentiel.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; La vacuité de l’existence dissimulée par la médiatisation à outrance, la prométhéenne ambivalence du progrès, le consumérisme standardisé, avec toujours en filigrane la figure de la mort, obsession froide, tous ces thèmes trouvent une stupéfiante résonance sous la plume de DeLillo. &lt;em&gt;Bruit de fond&lt;/em&gt;, sans déborder de prétentions, amène le langage à un point de sublimation très peu accessible aux écrivains actuels.&lt;/p&gt;
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<title>[L’arc-en-ciel de la gravité]</title>
<link>http://libermundi.hautetfort.com/archive/2006/10/06/l’arc-en-ciel-de-la-gravite.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (Skam)</author>
<category>En mode lecture</category>
<pubDate>Fri, 06 Oct 2006 22:40:00 +0200</pubDate>
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&lt;p align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;em&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Les paranoïaques ne sont pas des paranoïaques (proverbe 5) parce qu’ils sont paranoïaques, mais parce que ces pauvres cons ne cessent de se fourrer délibérément dans des situations paranoïaques.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;img src=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/images/thumb_Thomas_Pynchon_l_Arc-en-ciel_de_la_gravite.2.jpg&quot; alt=&quot;medium_Thomas_Pynchon_l_Arc-en-ciel_de_la_gravite.2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0px; border-width: 0px&quot; /&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Considéré par certains comme un chef-d’oeuvre de la littérature dite post-moderne, la transfiction majeure du siècle dernier, et par d’autres comme une illisible élucubration, &lt;em&gt;l’Arc-en-ciel de la gravité&lt;/em&gt; (&lt;em&gt;Gravity’s Rainbow&lt;/em&gt;, 1973) est un authentique livre de paranoïaque, un monstre avec lequel je me suis battu pendant une bonne dizaine de mois. Après une digestion de quelques semaines, la chose est pour moi certaine. &lt;strong&gt;Thomas Pynchon&lt;/strong&gt;, cette ombre qu’aucun appareil photo n’arrive à saisir, toujours en fuite des médias, est à mes yeux le plus grand écrivain d’aujourd’hui. Aux côtés de DeLillo.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Avec &lt;em&gt;l’Arc-en-ciel de la gravité&lt;/em&gt;, le flux schizo de la narration noircit plus de sept cents pages. Le roman est découpé en quatre segments, tout comme l’Allemagne nazie fut découpée en quatre zones sous tutelle étrangère, et chacun est l’occasion pour Pynchon d’extraire de son imagination de toujours plus délirantes divagations. Quant à la forme qui titre le livre, le récurrent &lt;em&gt;arc-en-ciel de la gravité&lt;/em&gt;, c’est la trajectoire parabolique des missiles sol-sol, le mouvement létal suivi par les V2 avant de tomber dru sur Londres.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;em&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; C’est une courbe qu’ils ressentent tous les deux, aucun doute là-dessus. Une parabole. A un moment ou un autre, ils ont dû deviner – en refusant peut-être d’y croire – que&lt;/em&gt; tout&lt;em&gt;, toujours et collectivement, tendait vers cette forme pure qui est latente dans le ciel, qui n’offre aucune surprise, ni seconde chance, ni retour. Cependant ils continuent éternellement à se déplacer dessous, réservés pour ses propres mauvaises nouvelles en noir et blanc comme si c’était l’Arc-en-ciel, et eux ses enfants…&lt;/em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; L’intrigue est ainsi amorcée dans une Angleterre bombardée sans répit, plongée dans l’incertitude radicale. Les V2 étant plus rapides que le son, il est impossible de percevoir sa propre mort arriver. &quot;Quand on entend l’explosion, c’est la preuve qu’on est vivant.&quot; On cartographie les points d’impact en espérant déceler une certaine logique dans la figure ainsi formée, l’observance d’une loi statistique qui permettrait, une fois déduite, de prévenir les prochaines déflagrations. Tyrone Slothrop, un lieutenant américain perdu au milieu du blitz, localise, lui, chacun de ses coïts sur un plan de Londres.&amp;nbsp;&quot;Subconsciemment, il a besoin d’abolir toute trace sexuelle de l’Autre, qu’il symbolise sur sa carte, et c’est significatif, sous la forme d’une &lt;em&gt;étoile&lt;/em&gt;, emblème sadique anal du succès solaire, partout présent dans l’éducation élémentaire américaine...&quot;. Etrangement, ces lieux se révèlent être &lt;em&gt;ex post&lt;/em&gt; les points d’impact des missiles lancés sur la ville. &quot;Dieu merci, Slothrop a noté la date de la plupart des étoiles. Une étoile &lt;em&gt;précède&lt;/em&gt; toujours l’impact correspondant. Le délai varie entre deux et dix jours, le temps moyen étant de quatre jours et demi.&quot;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; La sexualité de Slothrop est liée d’une manière ou d’une autre à la balistique meurtrière de la naissante aérospatiale. Ses érections intriguent tout particulièrement ses supérieurs, qui le dépêchent au milieu d’une Riviera française fraîchement libérée. Commence alors une odyssée à l’ère de la bombe atomique, qui conduira Slothrop à se perdre dans la &lt;em&gt;Zone&lt;/em&gt;, en quête d’une étrange fusée et de l’Imipolex G, &quot;le premier plastique à être vraiment &lt;em&gt;érectible&lt;/em&gt;&quot;.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;em&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Jadis, les fantômes étaient à l’image des morts ou les doubles des vivants. Désormais, dans la Zone, tout ceci se mélange, tout devient ambigu et lointain, rien n’a plus de nom, et ces noms flottent entre la vie et la mort, sans trop savoir. Il ne reste que des chrysalides vides, symboles d’incertitude...&lt;/em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; La Zone, c’est l’Allemagne au sortir de la guerre, l’Allemagne dévastée, schizoïde, affranchie de tout principe de réalité. La Zone est une improbable anarchie, la &lt;em&gt;zone autonome temporaire&lt;/em&gt; préludant le découpage de l’Allemagne que programma la conférence de Yalta. La drogue abonde et emporte définitivement le pays dans d’euphoriques extravagances. Les relations sexuelles foisonnent toujours plus déviantes. &lt;em&gt;I have a feeling we’re not in Germany any more...&lt;/em&gt; Pynchon multiplie les références, se réapproprie l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et reflète à travers son livre tout le chaos du vingtième siècle. Les spasmes du Troisième Reich sont déconstruits, ses ruines deviennent le lieu narratif d’un récit impossible à résumer. Les V2, l’opération Paperclip, l’extermination du dodo, la parapsychologie, le comportementalisme et la lobotomisation pavlovienne dessinent la bouillante toile de fond de l’intrigue, générant les axes d’une vaste conspiration dont Slothrop est un rouage involontaire, une variable &lt;em&gt;aléatoire&lt;/em&gt; malgré son conditionnement psycho, en promenade schizo dans la Machine.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;em&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Bon. Qu’est-ce qui se passe quand deux paranoïaques se rencontrent ? quand deux solipsismes se croisent, avec leurs interférences...&lt;/em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; La paranoïa cannabisée des personnages influe sur l’écriture de Pynchon. Tenant aussi bien de la schizo-analyse, du traité physique que de l’exégèse de la Kabbale, le roman décrit un univers oscillant entre utopie technoscientifique et bordel jouissif du conte. Des équations parsèment le texte, résidus en&amp;nbsp;survivance de la formation de l’auteur en ingénierie. Les comptines scato abondent, amalgamant chants paillards et &lt;em&gt;pop-songs&lt;/em&gt; crétines. Pynchon se permet tout et compose une esthétique manga lorgnant vers la surenchère baroque d’&lt;em&gt;Akira&lt;/em&gt;. Les intrigues se détachent de l’épopée de Slothrop et forment un insondable enlacement de péripéties. Chargées d’une impressionnante densité verbale, sémantique et narrative, les pages malmènent le lecteur et neutralisent tous ses repères dans une pure jouissance. Et de ce bouillonnant chaos émerge un indépassable chef-d’œuvre.&lt;/p&gt;
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<title>[Le désespéré]</title>
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<author>noreply@hautetfort.com (Skam)</author>
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<pubDate>Thu, 21 Sep 2006 09:55:00 +0200</pubDate>
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&lt;p align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; J’espère aussi que ce sera la fin des fins, - continua Marchenoir, s’exaspérant de plus en plus, - car il n’est pas possible de supposer le proconsulat d’une vidange humaine qui vous surpasserait en infection, sans conjecturer, du même coup, l’apoplexie de l’humanité. En ce jour, peut-être, le Seigneur Dieu se repentira, - comme pour Sodome, - et redescendra, sans doute, enfin ! du fond de son ciel, dans la suffocante buée de notre planète, pour incendier, une bonne fois, tous nos pourrissoirs. Les anges exterminateurs s’enfuiront au fond des soleils, pour ne pas s’exterminer eux-mêmes du dégoût de nous voir fuir, et les chevaux de l’Apocalypse, à l’apparition de notre dernière ordure, se renverseront dans les espaces, en hennissant de la terreur d’y contaminer leurs paturons !&lt;/em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;img src=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/images/thumb_Leon_Bloy_le_Desespere.2.jpg&quot; alt=&quot;medium_Leon_Bloy_le_Desespere.2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0px; border-width: 0px&quot; /&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &lt;em&gt;Le Désespéré&lt;/em&gt; continue de me travailler intérieurement. Certaines pages brûlent encore tout particulièrement dans ma mémoire. Comme le dit Philippe Muray dans le &lt;a href=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/archive/2006/09/18/exorcismes-spirituels-ii.html&quot; title=&quot;Philippe Muray, Exorcismes spirituels II&quot;&gt;second volume&lt;/a&gt; de ses &lt;em&gt;Exorcismes spirituels&lt;/em&gt;, il s’agit d’une épopée « du roman en train de raconter comment les romans et les romanciers sont systématiquement défaits par les défenseurs et les approuveurs de la société ». Autant le dire dès maintenant, Léon Bloy est ce que l’on désigne encore de nos jours par le terme, ô combien accommodant, de réactionnaire.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Ce roman, aux indéniables soubassements autobiographiques, raconte l’histoire de Caïn Marchenoir, un pamphlétaire dont la franchise et la verve agitent nerveusement le milieu des écrivains. Ce &lt;a target=&quot;_blank&quot; href=&quot;http://circonvolutes.hautetfort.com/archive/2006/09/20/prince-noir.html&quot; title=&quot;Caïn Marchenoir&quot;&gt;personnage central&lt;/a&gt; n’hésite pas à maltraiter ce monde littéraire qui ne lui inspire qu’une tenace aversion. « Pour vivre de sa plume, il faut une certaine largeur d’humanité, une acceptation des formes à la mode et des préjugés reçus », choses dont Marchenoir est totalement dénué. Ses prises de position, son refus à tout compromis et sa misanthropie le condamnent à l’insuccès public et à une existence miséreuse. « La gloire aux mains pleines d’or ne venait pas. Elle se prostituait dans les pissotières du journalisme. » Auréolé d’un inaltérable mysticisme, il est l’« un de ces désespérés sublimes qui jettent leur cœur dans le ciel, comme un naufragé lancerait toute sa fortune dans l’océan pour ne pas sombrer tout à fait, avant d’avoir au moins entrevu le rivage. » La mort de son père l’incite à s’exiler un temps à la Grande Chartreuse en croyant pouvoir dissoudre ses tourments intérieurs dans la quiétude monastique, avant de rejoindre sa compagne, une ancienne prostituée sauvée par la foi.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;em&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Si vous avez besoin de Mon Fils,&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; cherchez-Le dans les ordures.&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Redonnant voix à un christianisme particulier, celui des &lt;em&gt;catacombes&lt;/em&gt;, Marchenoir s’impose comme le double narratif de Léon Bloy, son avatar fictionnel. « Il rêvait d’être le Champollion des événements historiques envisagés comme les hiéroglyphes divins d’une révélation par les symboles, corroborative de l’autre Révélation. » Bloy cherchait à décrypter le chaos de notre quotidien, il voulait en rendre visible l’essentielle signification, saisir ce sens qui ne cesse de s’échapper. Les événements ponctuant l’existence sont ainsi des signes dont il faut mener rigoureusement l’examen critique, l’herméneutique clinique. Le monde et la littérature qui lui étaient contemporains n’échappaient nullement à cette continuelle dissection. Ils étaient dépecés jusqu’à ce que leur hideur intime soit révélée. &lt;em&gt;Le Désespéré&lt;/em&gt;, romanesque &lt;em&gt;exégèse des lieux communs&lt;/em&gt;, est un récit amer, pénétré de toute la nausée qu’inspirait à Bloy la France de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, la « Fille aînée de l’Eglise, devenue la Salope du monde », et tout particulièrement l’avilissement de l’art, symptôme de la dégénérescence bourgeoise de la société.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; L’histoire, quelque peu erratique, est empreinte d’un climat qui n’est pas sans rappeler certains romans de Bernanos. Ce n’est pourtant pas elle qui porte l’ouvrage vers ses sommets. L’intrigue pourrait, tout compte fait, n’être pour Bloy qu’un prétexte afin de faire éclore de phénoménales digressions, des espaces corrosifs où il envoie son époque s’abîmer, la juge, la mutile, en irradiant ses simulacres par le feu ardent de la vérité. &lt;em&gt;Le Désespéré&lt;/em&gt; se sublime lorsque le romancier laisse place au pamphlétaire et au mystique, alimentant le récit en enivrantes apologies et audacieuses imprécations.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; L’indubitable acmé du roman est ainsi le dîner littéraire auquel Marchenoir est convié. Ce dernier accepte imprudemment l’invitation et se retrouve alors en présence de toute la lie des lettres, tous les médiocres que l’édition porte au pinacle avec une indifférence crasse pour les authentiques talents. Ce passage est l’occasion pour Bloy d’éreinter sans ménagement les écrivaillons alors à la mode, les critiques et les journaleux. Les successifs portraits que dresse Marchenoir avec une froideur méthodique propre à un tueur en série s’acharnent autant sur les plumitifs que la postérité a très justement oublié, que sur Daudet, Maupassant et Zola, intarissables objets d’exécration toujours en survivance dans notre mémoire collective. Ce traitement acerbe engendre d’impressionnantes pages où la &lt;a href=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/archive/2006/09/17/la-propagation-du-chaos.html&quot;&gt;verve embrasée&lt;/a&gt; de l’auteur enchaîne invectives et anathèmes avec une très singulière maîtrise des mots. Bloy explose le langage et laisse le vocabulaire gonfler et nous submerger, pour un résultat particulièrement jouissif et captivant.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Pure flamboyance stylistique, &lt;em&gt;le Désespéré&lt;/em&gt; n’est pourtant pas épargné par quelques enlisements narratifs, mais il démontre pleinement le talent monumental de son auteur. Et je me surprends à imaginer la facilité avec laquelle Bloy broierait nos actuelles idoles de la littérature, cette incommensurable populace analphabète acclamée avec zèle par de toujours aussi peu subtils journalistes.&lt;/p&gt;
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<title>[Exorcismes spirituels II]</title>
<link>http://libermundi.hautetfort.com/archive/2006/09/18/exorcismes-spirituels-ii.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (Skam)</author>
<category>En mode lecture</category>
<pubDate>Mon, 18 Sep 2006 22:50:00 +0200</pubDate>
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&lt;p align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Dans l’un des plus récents textes qui composent ce nouveau recueil (&lt;/em&gt;&lt;a target=&quot;_blank&quot; href=&quot;http://louisferdinandceline.free.fr/indexthe/opprobr/muray.htm&quot; title=&quot;Philippe Muray, On purge bébé, examen d'une campagne anticélinienne&quot;&gt;On purge bébé, examen d’une campagne anticélinienne&lt;/a&gt;&lt;em&gt;), on verra que je nomme hyperfestive l’ère dans laquelle nous sommes entrés, et que j’appelle Homo festivus l’habitant dominant de ce nouveau monde. La société hyperfestive cache ses effondrements sous les fumigènes. Elle dissimule la destruction du temps derrière le retour accéléré de ses festivités. Le poisson, en somme, pourrit par la fête. La société hyperfestive se présente comme l’univers indépassable à l’intérieur duquel même les critiques les plus cinglantes du dit univers sont possibles et souhaitables. Elles ne sont même encouragées que là. Elles y sont prévues. Leur place est réservée. Il n’y a pas d’au-delà de l’horizon de l’hyperfestif, dans lequel les anciennes divisions n’ont plus cours. On y lutte entre rebelles soumis, dissidents étatiques et imprécateurs salariés. Les flics y sont déguisés en agents de la « sédition », en panégyristes du « dynamitage » de tous les tabous, en perroquets lyriques des anciennes utopies et des subversions. De sort qu’aux matons de Panurge qui gardent la chiourme, et aux mutés de Panurge qui la peuplent, il me faut ajouter aujourd’hui un troisième acteur essentiel pour que la nouvelle comédie humaine soit complète : le mutin de Panurge.&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;a target=&quot;_blank&quot; href=&quot;http://www.philippe-muray.com&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/images/thumb_philippe_muray_exorcismes_spirituels_II_les_mutins_de_panurge.gif&quot; alt=&quot;medium_philippe_muray_exorcismes_spirituels_II_les_mutins_de_panurge.gif&quot; style=&quot;float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0px; border-width: 0px&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; C’est en état de manque que je me suis engagé dans le second volume des &lt;em&gt;Exorcismes spirituels&lt;/em&gt;, impatient de retrouver la causticité si particulière de Philippe Muray, cette prose délirante héritée de Céline. Tout comme &lt;a target=&quot;_blank&quot; href=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/archive/2006/08/09/exorcismes-spirituels-ii.html&quot; title=&quot;Philippe Muray, Exorcismes spirituels I&quot;&gt;le premier recueil&lt;/a&gt;, cette suite d’essais et de pamphlets décortique avec un humour homicide ce voile de simulacres et d’absurdités que constitue notre actuelle réalité, cet idéal en toc de notre quotidien médiatisé sur tous les écrans et toutes les surfaces d’expression, notamment à travers les livres. L’Histoire morte, le cadavre emporte la société dans les limbes de la consomption générale.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Outre les dissections de la littérature auxquelles Muray nous a habitués, il été sélectionné cette fois-ci de très intéressants portraits de peintres (Delacroix, Rubens, Soutine) afin d’illustrer les déviances culturelles de notre époque consumériste de masse. Aux yeux de l’essayiste, l’art est devenu un haut lieu de la pérégrination festive, une destination touristique comme une autre où, à l’image du reste, tout bascule dans l’indifférencié, toute singularité se trouve atténuée au profit d’une homogénéité totale et totalitaire.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; La &lt;a target=&quot;_blank&quot; href=&quot;http://web.mac.com/michelhouellebecq/iWeb/Site/Blog/E78AF700-AB39-4BAC-AD37-C507F9B99467.html&quot; title=&quot;Michel Houellebecq&quot;&gt;voix&lt;/a&gt; de Philippe Muray s’éleva contre le grand vidéodrome en en dissolvant par le rire l’idéologie spectaculaire : en cela, les &lt;em&gt;Exorcismes spirituels II&lt;/em&gt; constituent une très saine dose d’oxygène au milieu des conneries de notre temps.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; A prendre tout de même avec des pincettes.&lt;/p&gt;
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<title>[La propagation du chaos]</title>
<link>http://libermundi.hautetfort.com/archive/2006/09/17/la-propagation-du-chaos.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (Skam)</author>
<category>En mode lecture</category>
<pubDate>Sun, 17 Sep 2006 17:35:00 +0200</pubDate>
<description>
&lt;div style=&quot;text-align: left&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/images/medium_domaine_de_l_extension_de_la_lutte.2.JPG&quot; alt=&quot;medium_domaine_de_l_extension_de_la_lutte.2.JPG&quot; style=&quot;margin: 0.7em 0px; border-width: 0px&quot; /&gt;&lt;/div&gt; &lt;p align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Je profite des derniers jours que me laisse la rentrée universitaire pour m’investir plus intensément dans ces quelques piles monumentales d’ouvrages que j’ai récemment compilés avec une effervescence tout enfantine. J’ai à présent mené à terme ma belle petite purge des préceptes littéraires que le système éducatif s’est avisé de m’inculquer, mais en sauvegardant toutefois quelques références valides, quelques rares écrivains qu’il me faut défarder de la crasse sécrétées par le collège et le lycée, ces lupanars intellectuels ouverts aux gosses. Cette éducation en perte de référent m’aura fait saisir toute l’importance de l’autonomie et c’est donc bien en machine célibataire que je me fraye mon chemin à travers les concrétions babéliennes de la littérature. J’ai désormais en main une carte acceptable pour me repérer dans le bordel des plumitifs et constituer ma propre bibliothèque de survie. Je suis un camé averti. Les mots injectés contaminent mes veines et bouillonnent comme des atomes happés dans une réaction en chaîne. Mes yeux épousent encore la narration schizo de Pynchon, j’affronte les ultimes pages de &lt;em&gt;l’Arc-en-ciel de la gravité&lt;/em&gt;, mais déjà &lt;em&gt;le Désespéré&lt;/em&gt; commence à me brûler les doigts. Il y a chez Bloy comme une force résistante qui vous irrite tout d’abord, une surface qu’il faut percer avant de voir la prose s’emballer et vous engouffrer en son sein, vous plonger dans une exubérance verbale pleine de tensions qui se concentrent jusqu’à former une texture singulièrement fluide, préfigurant la pure intensité des romans céliniens. Très peu de livres ont cette capacité d’épouser votre propre pensée au point de la remplacer. Vous devenez le véhicule de la pensée de l’écrivain, son incarnation par-delà les abysses du temps et de l’espace. La littérature est une opération de parasitage, parfois réussie, mais qui, le plus souvent, se trouve menée par des mains malhabiles ou empreintes de mauvaises intentions. L’expérience me permet dorénavant d’éviter ces proses maquées et d’axer mon attention sur les seules perles qu’elles dissimulent.&lt;/p&gt;
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<title>[Le saule]</title>
<link>http://libermundi.hautetfort.com/archive/2006/09/12/le-saule.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (Skam)</author>
<category>En mode lecture</category>
<pubDate>Tue, 12 Sep 2006 18:15:00 +0200</pubDate>
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&lt;p align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Bobby essaie de projeter Raul qui s’attrapent à bras-le-corps pendant que les 3 autres rappliquent, et l’un d’eux frappe Bobby à l’épaule avec une chaîne ; alors Bobby essaie de projeter Raul contre ses assaillants, mais y en a un qui s’extirpe de la mêlée, lance un liquide à la gueule de Maria, et voilà Maria qui hurle, se débat en tout sens, pousse des cris sans fin, des cris de douleur, des cris de terreur, de plus en plus terrifiés, de plus en plus terrifiants, et ça y va, ça dérouille, ils sont à 4 sur Bobby, ils le battent avec la chaîne, avec les poings, le jettent à terre, le travaillent au corps et à la tête à coups de tatanes et y a du monde qui commence à arriver, des gens qui affluent des rues et des porches voisins, et ça gueule, et Maria qui hurle, qui hurle en se couvrant le visage de ses mains brûlées par la soude, qui se tient la tête, délire de douleur, tourne sur elle-même en voltes erratiques, ricoche entre les voitures et les maisons, trébuche, tombe à genoux, rampe, se relève, titube en hurlant, en hurlant, en hurlant...&lt;/em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;img src=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/images/thumb_Selby_Saule.jpg&quot; alt=&quot;medium_Selby_Saule.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0px; border-width: 0px&quot; /&gt;La première de couverture du roman &lt;em&gt;le Saule&lt;/em&gt; de &lt;strong&gt;Hubert Selby Jr.&lt;/strong&gt; est une photo en noir et blanc (de Said Belloumi) montrant un jeune absorbé dans un breakdance, au milieu de ruines et de murs éclatés, sur un sol de béton brut que l’on pourrait penser appartenir au ghetto new-yorkais. Les mouvements du b-boy semblent décrire une chute… Etrangement, cette image résume visuellement le livre par la captation d’un seul instant de la narration. &lt;em&gt;Le Saule&lt;/em&gt; narre une plongée en enfer brutale, puis la lente et difficile émersion des âmes torturées, leur retour hésitant vers la surface.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Un jeune afro, Bobby, se fait lyncher dans une rue du Bronx. Maria, sa copine hispano, est défigurée par de la soude. Blessé, aveuglé par son propre sang, ne percevant du monde extérieur que des hurlements, Bobby erre dans les rues et est alors recueilli par Moishe, un clochard, qui le ramène dans son squat, un appart qui prend dès lors pour Bobby les allures d’un paradis inattendu. C’est une étrange relation qui s’établit alors entre l’ado et le vieil homme. Dans cet endroit isolé, hors du monde, Bobby guérit peu à peu, avec les soins appliqués de Moishe, mais il se laisse aussi gagner par la haine, il alimente le projet d’une vengeance meurtrière contre la bande qui s’en est pris à lui, contre ces jeunes qui se sont acharnés sur lui, sur lui et sur Maria.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Je tourne les pages complètement hypnotisé. Le récit est ramené à un flux pur, un fluide narratif total où l’objectivité et la subjectivité perdent toute dichotomie, où les pensées, les paroles, les plaintes des personnages se nouent les unes aux autres, absorbent les événements, sont bouleversées par ce qui se passe. Les voix intérieures hurlent. Le style de Selby m’avait déjà ainsi surpris lorsque je me suis immergé dans &lt;em&gt;Last Exit to Brooklyn&lt;/em&gt;, le roman qui l’a rendu célèbre. Son écriture a une veine terriblement organique, n’hésite pas à se laisser happer par le rythme heurté de la répétition, les sentiments explosent et emportent le lecteur. Les pages du &lt;em&gt;Saule&lt;/em&gt; défilent avec l’agitation d’une conscience démultipliée. Tous les personnages sont aspirés par le souffle du récit et l’on en ressort haletant, avec le sentiment d’avoir vraiment vécu quelque chose.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Dans les ténèbres étalées sur les trois cents pages, Selby fait ainsi subsister un éclat, qui parfois gonfle et nous illumine à notre tour. La relation qui se construit entre Moishe et Bobby, semblable a celle d’un père et d’un fils, est cette puissante et improbable illumination. Bobby se régénère dans ce soudain refuge et se laisse lentement sublimer.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;em&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Ouais mec, c’est – Moishe éclate de rire, D’enfer à mort, ya ? – et rit de plus en plus fort et Bobby le regarda et se mit à rire si fort lui aussi que ça le fit souffrir mais il ne pouvais plus s’arrêter et tous 2 secouaient la tête, les larmes aux yeux, et l’écho répercutait leurs rires sur le carrelage, le plafond, le sol et dans leurs pieds et dans leurs oreilles et dans tout leur corps comme des échardes de joie, et plus ils riaient plus ils se penchaient l’un vers l’autre et bientôt Bobby se retrouva tout contre Moishe qui le tint dans ses bras jusqu’à ce qu’il ne leur reste plus assez d’énergie pour rire mais la joie était toujours là et le calme revint peu à peu, encore entrecoupé de brefs éclats, de gloussements et de pouffements contenus jusqu’à un silence relatif et ils s’essuyèrent les yeux avec les doigts et le nez avec le revers de la main. Bobby était presque affalé sur Moishe et secouait la tête, T/es qu’un enfoiré, jsais même pas pourquoi jme marre – ce qui relança les rires, puis ils se turent et s’assirent sur le banc…&lt;/em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Moishe figure telle une apparition angélique. Il est une fulgurance, mais chargé d’un passé lourd et pesant, une expérience douloureuse qui aurait pu l'anéantir. Concentrant toute la personne de Selby dont il semble être l’image, il est comme au bord de l’humanité, au bord de l’abîme de l’humanité. Sur sa main sont écrits des numéros, des numéros qui ne s’effacent pas avec le temps et qui restent là, gravés à jamais à même sa chair. Au fur et à mesure que l'on tourne les pages, on découvre que Moishe a connu les camps de concentration, l’enfer nazi. Il a survécu, puis assisté à la mort de ses proches, son fils au Vietnam, puis sa femme. La haine a détruit sa vie, cette même haine qui submerge peu à peu Bobby et qui l’effraie, cette violence qui ne demande qu'à exploser, mais qu'il fera tout pour apaiser. C’est son propre passé que Moishe retrouve douloureusement à travers Bobby.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;em&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Ils me cognent, ils me foutent par terre et ils me traînent et après ils me fourrent dans un wagon à bestieux – Bobby plissa les yeux et se pencha un peu plus en voyant que Moishe se repliait à nouveau en lui-même, renversait la tête en arrière, fermait les yeux… On est restés des jours et des jours dans ce train, avec à peine de quoi bouffer… et on crevait de chaud et y avait pas d’eau et à la longue ça puait tellement que ça te brûlait la gorge et y avait pas de place, même les morts avaient pas la place pour tomber – Moishe ouvrit lentement les yeux et contempla le mur derrière Bobby comme pour y enfouir l’horreur et vider son esprit – alors ils restent debout, les yeux ouverts comme s’ils étaient vivants, mais y a pas de larmes dedans… de la merde, de la pisse, mais pas de larmes Ô Seigneur et ça dure des jours et des jours, rien à bouffer, rien à boire, pas d’air, rien que des corps entassés et serrés qui se dégueulent les uns sur les autres – Moishe secoua la tête, horrifié, incrédule – pendant je sais pas combien de temps ça a duré.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; L’expérience concentrationnaire se superpose en filigrane sur le récit, comme une forme spectrale qui contamine tous les mots. Le no man’s land du Bronx prend alors des allures de camp de concentration &lt;em&gt;ouvert&lt;/em&gt;.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Du début à la fin, jusqu’à la dernière page, la figure épuisée de Selby hante la narration. Comme &lt;em&gt;Last&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Exit to Brooklyn&lt;/em&gt;, le récit est tourmenté, profondément noir, mais constellé d'instants de bonheur et de joie, des fragments fragiles mais toujours présents. Avec &lt;em&gt;le&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Saule&lt;/em&gt;, étrange &lt;em&gt;requiem pour un rêve&lt;/em&gt;, les personnages de Selby, hésitant entre la vengeance et le pardon, trouvent pour une fois la rédemption.&lt;/p&gt;
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<title>[Le swoosh ou la phénoménologie du branding]</title>
<link>http://libermundi.hautetfort.com/archive/2006/08/29/le-swoosh-ou-la-phenomenologie-du-branding.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (Skam)</author>
<category>En mode lecture</category>
<pubDate>Tue, 29 Aug 2006 13:05:00 +0200</pubDate>
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&lt;div style=&quot;text-align: left&quot;&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &lt;img src=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/images/medium_swoosh.gif&quot; alt=&quot;medium_swoosh.gif&quot; style=&quot;margin: 0.7em 0px; border-width: 0px&quot; /&gt;&lt;/div&gt; &lt;p align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Je lis à la vitesse d’une dizaine de pages par jours le livre &lt;em&gt;&lt;a target=&quot;_blank&quot; href=&quot;http://www.nologo.org/&quot;&gt;No Logo&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (1998) de &lt;strong&gt;Naomi Klein&lt;/strong&gt;, pavé considéré comme la bible des altermondialistes. Il est intéressant, très bien documenté, mais s’enfonce de temps en temps dans une douteuse argumentation. Naomi Klein examine comment s’institue la &lt;em&gt;tyrannie des marques&lt;/em&gt;. Elle dresse un bilan des perversités actuelles de l’économie régnante, depuis l’intrusion de la publicité dans les écoles américaines à la censure informationnelle exécutée sous la pression des multinationales, en passant par la privatisation de l’espace public et l’usage abusif de la main-d’œuvre philippine. C’est dérangeant et pousse à la réflexion. Ironie des choses, c’est précisément un professeur de marketing qui me conseilla la lecture de ce pamphlet anticapitaliste.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Pour Klein, l’imposition des marques configure une nouvelle phase du capitalisme. Dans son analyse des usines en Extrême-Orient, elle écrit :&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&lt;em&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp; The classic Marxist division between workers and owners doesn’t quite work in the zone, since the brand-name multinationals have divested the “means of production”, to use Marx’s phrase, unwilling to encumber themselves with the responsibilities of actually owning and managing the factories, and employing a labour force.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Les multinationales délaissent les moyens de production. Le capitalisme continue de perdre toute territorialité et toute réalité, ne cessant de s’enfoncer dans un processus non pas d’a&lt;em&gt;néant&lt;/em&gt;issement, mais de &lt;em&gt;virtual&lt;/em&gt;isation, alors même que ses externalités sont toujours plus effectives. « Le modèle de Baudrillard-Becker estime que consommer, c’est aussi produire des signes » (Houellebecq, &lt;em&gt;Plateforme&lt;/em&gt;). On arrive justement au point où l’analyse du capitalisme, de la production à la consomption, devient pure sémiotique. Les marques ont remplacé les produits. Debord avait perçu ce &lt;em&gt;trend&lt;/em&gt; lourd de l’économie, ce « glissement généralisé de l’&lt;em&gt;avoir&lt;/em&gt; au &lt;em&gt;paraître&lt;/em&gt; ». Klein en consigne l’actualité.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &lt;em&gt;No Logo&lt;/em&gt; est ainsi très documenté, n’hésitant pas à s’appuyer sur des graphiques et des séries de chiffres. On sent bien en cela la formation journalistique de Klein. Elle conduit l’état des stocks dans un style judiciaire, accumulant les déviances de la mondialisation comme des pièces à conviction. Et entre l’exposition des preuves et le jugement rendu, il y a comme un vide, une ellipse dans le procès qui s’organise sous nos yeux. Le sentiment qui s’accroît en moi au fil des pages est celui d’être confronté à une étude incomplète. Klein s’est comme contentée d’un travail collégial, stoppant à mi-parcours, se limitant à la seule provocation.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Ce qui n’empêche aucunement &lt;em&gt;No Logo&lt;/em&gt; de constituer une lecture essentielle.&lt;/p&gt;
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<title>[Exorcismes spirituels I]</title>
<link>http://libermundi.hautetfort.com/archive/2006/08/09/exorcismes-spirituels-ii.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (Skam)</author>
<category>En mode lecture</category>
<pubDate>Wed, 09 Aug 2006 16:20:00 +0200</pubDate>
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&lt;p align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;em&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Après la fin de l’Histoire, les conneries continuent…&lt;/em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; 1) Effacement des dernières possibilités d’énonciation du négatif ;&lt;br /&gt; 2) éradication de l’esprit critique ;&lt;br /&gt; 3) disparition du réel ;&lt;br /&gt; 4) festivisation de la société ;&lt;br /&gt; 5) destruction de l’autonomie de la littérature.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;img src=&quot;http://libermundi.hautetfort.com/images/thumb_Muray_Exorcismes_spirituels.2.gif&quot; alt=&quot;medium_Muray_Exorcismes_spirituels.2.gif&quot; style=&quot;float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0px; border-width: 0px&quot; /&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Ainsi donc, voilà résumé en cinq points, par la quatrième de couverture, le premier tome des &lt;em&gt;Exorcismes spirituels&lt;/em&gt;. &lt;strong&gt;Philippe Muray&lt;/strong&gt; y compile quarante-cinq essais, rédigés sur une vingtaine d’année (de 1978 à 1997) et publiés dans divers journaux et revues. Décryptage méthodique, mais aussi particulièrement humoristique, de la société actuelle, ces &lt;em&gt;Exorcismes spirituels&lt;/em&gt; constituent un véritable petit must-have, un pamphlet particulièrement jouissif. L’indifférenciation sexuelle, l’envie de pénal, les festins nus de la commémoration industrialisée et le massacre de l’art y sont quelques unes des composantes de la modernité que Muray (mal)traite pour notre plus grande délectation. Dès les premières lignes de la préface, l’essayiste donne le ton de l’ensemble du recueil :&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;em&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; La perspective de pouvoir me désolidariser encore de quelques-unes des valeurs qui prétendent unir tant bien que mal cette humanité en déroute est l’un des plaisirs qui me tiennent en vie. Aucun monde n’a jamais été aussi détestable que le monde présent.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Retour aux festivités. Avec les &lt;em&gt;Exorcismes spirituels&lt;/em&gt;, Muray poursuit son travail de sabotage de l’Empire du Bien.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Sur tout le territoire de l’Empire, le citoyen est fliqué par la bonne conscience, pourchassé jusque dans son intimité. Le bonheur se vit en communauté, alors nul ne doit se dérober de la kermesse, la grande commémoration dans laquelle « tout ce qui était directement vécu s’est retiré ». Les festivités cherchent à faire éclater la frontière entre public et privé. Déjà la distinction devient problématique. A présent débarrassée de la contraignante reproduction, la libido n’est plus qu’un jouet. Et dans le déluge de lois et de bons sentiments déferlant sur homo festivus, le sérieux ne se distingue plus du ridicule. Cette envie de pénal agite Muray : pourquoi, se demande-t-il, personne ne se préoccupe du remplissage maniaque du vide juridique ? L’autonomie et la liberté sont lentement dissolues avec soulagement par tous leurs défenseurs, ces nouveaux Tartuffe dont foisonne le monde moderne.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Philippe Muray délivre via ses &lt;em&gt;Exorcismes spirituels&lt;/em&gt; les chroniques de l’Empire du Bien, cet obscurantisme maître qui ne peut se maintenir qu’en réactivant le spectre du Mal. Le Mal est fédérateur. Tout le monde est unanime lorsqu’il s’agit du Mal, lorsqu’il s’agit de le combattre, c’est-à-dire sans concession, continuellement, même s’il n’est plus qu’une ombre. Cette lutte est menée sans que nul n’ait conscience qu’un Bien infini renferme inévitablement un Mal tout aussi absolu. La modernité concentre aux yeux du pamphlétaire toute la perversité possible.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Il est ainsi dans l’air du temps de recolorer le passé. Muray annonce que la fin de l’Histoire est derrière nous et que c’est ce non-événement qui a initialisé le travail collectif de mémoire, cet amalgame de déstructuration et restructuration à partir duquel émerge une immense illusion dans laquelle justement on espère « planquer le réel de la fin de l’Histoire ». Le monde moderne triture sa propre mémoire et reconstruit son passé en éternisant une commémoration savamment contrôlée et dirigée ; car il ne s’agit pas de commémorer n’importe quoi, n’importe quand, ni même n’importe comment. Tout est listé et programmé. Tout répond à un obscur processus de dissolution méthodiquement réglé. Les artistes et leurs œuvres, les grandes figures de l’histoire et les événements eux-mêmes sont déterrés, brûlés dans la surexcitation médiatique et l’éclat cathodique, puis rejetés aussitôt dans l’oubli, pour ce qui constitue une activité festive et universelle où la création n’est plus à l’ordre du jour. La mémoire reconstituée sert alors d’alibi à un véritable travail de dressage des consciences, effectué en profondeur, en toute impunité à la lumière du jour. Les minutes de la haine d’Orwell se sont réalisées en journées de commémoration. Elles procèdent de la même perte du sens de la réalité, d’une même lobotomisation des masses, mais en jouant sur des affects différents.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; L’interdit fondamental, c’est alors celui de divulguer la vérité de ce nouveau monde bien brave tissé dans les bons sentiments. La grande déréalisation est rose bonbon. La vertueuse néo-réalité est un conte de fée. Il lui serait ainsi embarrassant de voir sa part maudite être révélée au grand jour. Elle tente d’éviter le paradoxe dans lequel la plongerait toute critique à son égard. Dans l’urgence, cela donne quelques pirouettes exécutées avec plus ou moins d’agilité. Toute opprobre faite contre toute mutation du corps social se voit plus ou moins raisonnablement taxée de réactionnaire, voire même de fasciste. Dès lors, l’enterrement des insurgés peut se conclure avec une très grande rapidité. Cette facilité qui avorte tout dialogue permet à la société pseudoprogressiste de se rassurer sur la bonne tenue de son évolution. Pointer du doigt le Mal permet de détourner les regards de ce qui se passe réellement.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; En parallèle à ce continuel démontage hystérique des voix récalcitrantes, on dresse un éloge enflammé de tout ce qui se manifeste sans briser la précieuse harmonie. Il faut éviter à tout prix de parler des choses en négatif, garder la population dans les spasmes euphoriques. Il ne faut pas laisser une divergence naître et rompre le silence. Il est vital que les voix discordantes ne soient saisies. Alors on les recouvre sous une glorification ininterrompue du n’importe quoi. Les panégyriques sont la texture même de la modernité. Dans ce grand bordel, la critique et le roman se retrouvent dans une situation chaotique. Comment agissent-ils dans la post-Histoire, la non-Histoire du dernier homme ? Certains veillent à ce que rien ne vienne troubler le rêve, la grande illusion. Là se trouve réinjecté le rôle subversif de la littérature : dévoiler les travers du Disneyland global.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;em&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Défendre la littérature comme la seule liberté précaire encore plus ou moins en circulation, implique que l’on sache exactement ce qui la menace de partout. Même s’ils sont légion, les ennemis de la littérature sont également nommables et concrets. Les pires, bien sûr, logent aujourd’hui dans le cœur de la littérature, où ils sont massivement infiltrés, corrompant celle-ci de leur pharisaïsme besogneux, de leur lyrisme verdâtre, de leurs bonnes intentions gangstériques et de leur scoutisme collectiviste en prolégomènes à la tyrannie qu’ils entendent exercer sur tout ce qui, d’aventure, ne consentirait pas encore à s’agenouiller devant leurs mots d’ordre, ni à partager leur credo d’hypocrites. Sous leur influence, l’écrit lui-même est devenu une prison. (…) Ils dénoncent sur-le-champ les plus petites velléités de rébellion ou seulement d’indépendance. Ces surveillants nuisent en troupeau : ce sont les matons de Panurge.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; La dissection de la littérature à laquelle procède Muray convoque Balzac, Bloy, Sade et bien sûr Céline, l’écrivain qui a eu une influence décisive sur son écriture et auquel il consacra un &lt;a target=&quot;_blank&quot; href=&quot;http://www.chronicart.com/livres/livres_fictions.php3?id=6481&quot;&gt;superbe essai&lt;/a&gt; (revenant par ailleurs sur la question de son antisémitisme). L’amour de Muray pour les lettres et ses connaissances dans le domaine sont saisissables à chaque instant. L’examen des récentes mutations de la littérature lui permet de voir à l’œuvre l’idéologie moderne.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Muray repère ce qui rend toujours quelque peu dérangeant un roman. Les romanciers ont en commun la « même insatisfaction par rapport à » la réalité. Autant dire qu’il est devenu impératif pour la néo-réalité de maîtriser ce qui par nature cherche à la discuter. Les écrivains, dont la vie est perçue comme guerre totale, ont certes la fâcheuse habitude d’être peu malléables et assez imprévisibles.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Le roman perd de sa spécificité, de ce qui fait de lui une arme de destruction massive propre à contaminer une société et à l’amener vers la crise évolutionniste. La subversion n’est plus maintenant que simulacre inoffensif, une notion vidée de son sens qui se veut signe de qualité, mais qui dissimule finalement un discours invariablement indolore et pathétique. Elle n’est qu’une tentative formelle instituée en vue de maintenir l’illusion d’une certaine liberté dans la pensée en général et l’art romanesque en particulier. Si cette aliénation est inévitable, il est toujours d’actualité de la retarder.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Il est ainsi aujourd’hui devenu plus que nécessaire d’identifier ce qui cherche à nuire au roman, car cette opération de redressage dont ce dernier est l’objet participe à la mise en place d’une machine totalitaire de grande envergure. Muray place le critique (littéraire) au centre de ce travail de sélection, au milieu du flux inflationniste des sorties littéraires, avec pour tâche d’aider les réels chef-d’œuvres à faire surface et une pensée libre à subsister dans le chaos post-historique.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Ce que reproche particulièrement Muray à la présente génération d’écrivains est leur collaboration à l’écœurante édulcoration du monde. La rupture entre la réalité et sa propre représentation s’intensifie au profit d’une malsaine vision du monde. Pourtant la disparition du roman, symptomatique de la réorganisation de la réalité, est propre à devenir l’objet même du roman. D’une certaine manière, l’intégration dans le récit de la progressive extermination du Verbe est essentielle.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &lt;em&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; La littérature, au moins, n’a plus le choix : les menaces mortelles qui pèsent sur elle l’obligent à se transformer en immunologie sauvage. Les romans de l’avenir seront des rejets de greffe, des levées de boucliers, des émeutes d’anticorps. Cet univers ne peut plus se concevoir clairement sans être recraché. « Les histoires vraisemblables ne méritent plus d’être racontées », disait déjà Bloy. Même les interprétations vraisemblantes du monde ne sont plus à la hauteur de la situation. Le vraisemblable est une récompense que notre non-réel ne mérite pas. Déconner plus haut que cette époque sera une tâche de longue haleine. Et vomir sera penser. Rien n’est terminé. Les choses amusantes ne font que commencer. Il y a de nouveau du pain sur la planche.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; La lecture des &lt;em&gt;Exorcismes spirituels I&lt;/em&gt;&amp;nbsp;est rafraîchissante, et ce à plusieurs niveaux. Muray mène sa critique de la modernité sans renoncer à l’humour. Il exècre la modernité, ce désastre en progression, mais rire d’elle est une victoire sur elle. Lorsqu’il ne sera plus possible de rire d’un malheur, l’instauration du « régime de mort » du « totalitarisme émotionnel » basé sur « l’exaltation altruiste » sera arrivée à son terme.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Les &lt;em&gt;Exorcismes spirituels&lt;/em&gt; n’évitent pourtant pas les écueils propres au genre pamphlétaire. On peut voir Muray s’embourber par moments dans l’ivresse des mots et se laisser submerger par les ressentiments. Muray dénonce les absurdités de la modernité en grossissant leurs traits. Ce qui fait la force de ses propos peut ainsi brusquement se retourner contre lui, lorsque par exemple il se montre sujet à certains préjugés. Son parti pris, ses ellipses et ses formules clinquantes rejettent toute nuance, ce qui parfois porte atteinte à son argumentation et la rend assez douteuse. De là à dire que l’étiquette de simple « nouveau réactionnaire » avec laquelle certains pensaient régler son cas est justifiée, il y a un pas que je ne franchirai pas.&lt;/p&gt;
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<title>[Le bébé]</title>
<link>http://libermundi.hautetfort.com/archive/2006/07/24/le-bebe.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (Skam)</author>
<category>En mode lecture</category>
<pubDate>Mon, 24 Jul 2006 02:15:00 +0200</pubDate>
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&lt;p align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Considérer que seuls Dan Brown, Joanne Kathleen Rowling, Thierry Ardisson et l’Education nationale&amp;nbsp;sont les ennemis de la littérature française est profondément réducteur. Le sabotage de la littérature, comme toute métastase, est opéré en son sein, par ses propres agents. Le roman ne cesse d’imploser sous le poids du narcissisme subversif et de l’académisme sénile, deux tendances du genre réunies dans l’autocélébration et une festivité sans fin du langage, degré terminal d’un processus mortifère qui ne cesse d’échapper à sa propre échéance.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Et dans cette gangrène, il y a Marie Darrieussecq.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &lt;strong&gt;Darrieussecq&lt;/strong&gt; publie en 2002 une véritable perle, &lt;em&gt;le Bébé&lt;/em&gt;, un ouvrage monstre retraçant les neufs premiers mois de son fils (du printemps à l’automne) sous la forme de très courts et éclatés paragraphes, dans un format très Nouveau roman, très Nathalie Sarraute dans la disposition formelle. Darrieussecq parle de son fils en deux cahiers, et rien que de son fils, sa propre chair.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Mais ce gros morceau de chair qu’enfanta Darrieussecq ne trouve à aucun moment une quelconque once d’humanité. Simple amas d’organes et d’orifices consommant et produisant des flux de toute sorte, de toute odeur. Simple jouet d’un auteur en manque d’inspiration tout autant que de style. Tout comme le bébé, n’ayant encore réussi à sortir son premier mot, l’ouvrage est avant tout échec du langage.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; La bouche du bébé aspire tout. Trou noir en expansion. Le bébé n’est plus qu’une entité vaguement humaine, une boîte noire : on sait ce qui y entre, on sait ce qui en sort, mais on ne sait pas trop ce qui se passe à l’intérieur, et d’ailleurs cela ne nous intéresse que très peu. Voilà la cybernétique la plus pure. Le bébé n’est pas un être humain. Il n’a d’ailleurs pas de prénom. C’est un machin qui agresse le langage et le silence avec ses borborygmes.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; L’ouvrage pourrait à tout moment glisser vers l’inceste sans que personne ne s’en trouve étonné. Darrieussecq cherche à choquer avec une attitude à la Angot. Elle pourrait dévier scato, joue avec son devenir-pédophile, mais en reste à la limite, nous offrant tout de même de temps en temps quelques bribes de son fantasme incestueux sous une forme infiniment puérile. Qu’importe si celui-ci est réel ou non, après tout on s’en fout, ce qui reste de ces paragraphes, c’est leur platitude, cette platitude interminable entraînée par instants vers&amp;nbsp; par une volonté de se la jouer trash, seule manière trouvée pour se faire remarquer. On se ballade dans cet univers javellisé, sentimentalement stérile, comme on se promènerait dans le monde indolore de Disney, mais avec un peu de transgressif, histoire de faire dans l’air du temps, d’être reconnu par la profession, de pondre un best-seller, mais aussi pour tenter de réveiller le lecteur, qui ne peut finalement que se demander ce qu’il fout bien dedans, à se perdre dans ces pages et les excrétions qui y sont étalées dans le vertige du non-événement.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Très rapidement, Darrieussecq semble identifier ce qui vient achever sa prose, ce qui la confine au degré zéro de l’écriture, le « baby-blues », c’est-à-dire « le désespoir d’adultes englués dans le rythme d’un nourrisson, ayant à affronter seuls une telle réduction de la pensée ». &lt;em&gt;Le Bébé&lt;/em&gt; est ainsi le récit de la réduction de la pensée de Darrieussecq, l’expérimentation par le lecteur d’un mental utilisant le minimum de ses capacités, mais aussi l’embryon d’un ouvrage, une littérature qui refuse de trouver un semblant de consistance et qui ne pourra finalement qu’avorter. &lt;em&gt;Le Bébé&lt;/em&gt;, c’est la littérature régressant à un stade infantile, tout simplement.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; « A chaque petit pot, courgette, pomme, carotte que va-t-il ressortir ? Quelle couleur, quelle consistance et quelle odeur ? » C’est un peu ce que l’on se demande en refermant le livre. Qu’est-ce qui, finalement, en ressort ? N’en reconnaissons-nous pas l’odeur ? La chimie organique chez Darrieussecq n’est que déjection.&lt;/p&gt;
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