05.02.2007

[Petite genèse de la stratégie américaine du multimédia]


       La "bataille des flux" repose à la fois sur l’accès public mondial au réseau Internet, et sur le remplacement du système technique audiovisuel analogico-hertzien, dont l’Etat américain annonce la disparition le 3 avril 1997 – jour où la FCC indique la fermeture du plan de fréquences analogiques de télédiffusion sur le territoire des Etats-Unis pour 2006 -, par un nouveau système technique audiovisuel
intégralement numérique, toujours en cours d’installation, et qui est très loin d’avoir déroulé ses effets, lesquels seront immenses. En conjuguant, d’une part, l’accès aux réseaux numériques de télécommunication par la norme TCP-IP, et, d’autre part, la numérisation de la diffusion audiovisuelle que rend possible la compression numérique des images et des sons par la norme MPEG, en organisant, autrement dit, au plan mondial, la convergence des télécommunications, de l’audiovisuel et de l’informatique, les Etats-Unis orchestrent à leur rythme et selon leurs propres intérêts une immense mutation technique qui fait sortir l’Occident de plus d’un siècle de technologies d’information et de communication analogiques. Le système mnémotechnique mondial [qui] constituant un nouveau stade du processus de grammatisation qui fut à l’origine de l’Occident et qui surdéterminera le processus d’individuation en quoi il aura constitué, devient ainsi le cœur du système technique et de l’industrie planétaires, ce dont les pouvoirs publics européens n’ont manifestement pas encore pris conscience (…).
       Au cours des années 1980, l’industrie américaine, qui a perdu les marchés de l’équipement électronique destiné au grand public (dominés par le Japon et l’Europe), comprend que la reconquête passe par le multimédia, c’est-à-dire par la numérisation des textes, des images et des sons simultanément, et par le déploiement de réseaux de télécommunications modifiant totalement les conditions de leur diffusion. Maîtrisant presque intégralement les industries informatiques, c’est-à-dire les technologies du calcul, les Etats-Unis créent les conditions pour que se produise une mutation reposant largement sur la mise en œuvre de normes industrielles nouvelles, en particulier des normes d’interopérabilité entre réseaux (TCP-IP, qui est la base technique de l’Internet) et de compression numérique des signaux analogiques (MPEG), c’est-à-dire des images et des sons, permettant de
reprendre le contrôle de l’ensemble de la filière des technologies culturelles que constituent les systèmes éditoriaux, les canaux de diffusion audiovisuelle, les réseaux et les bases de données, etc. Simon Nora et Alain Minc avaient vu venir cette possibilité dès 1977, lorsqu’ils remirent au président Giscard d’Estaing le rapport qu’il leur avait demandé sur les enjeux industriels du devenir de l’informatique et de la télématique – et que l’Etat, à cette époque, et malgré sa rupture avec le gaullisme, avait encore l’ambition d’anticiper.
       Bernard Stiegler, Mécréance et Discrédit, I.

Commentaires

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Ecrit par : cheval blanc | 07.03.2007

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