20.11.2006
[Les tombeaux de Guy Debord]
Pour Debord, il ne s’agit pas seulement de s’opposer à une tradition économique fondée sur le "copyright" ; il veut ébranler les fondements mêmes de la conception bourgeoise de la valeur. En détournant, en plaçant sur un même pied toutes les œuvres du passé, on détruit les hiérarchies entre elles ; on abandonne la notion de chef-d’oeuvre, ce qui revient à affaiblir le rôle des modèles, en art comme en littérature : "Le détournement se révèle ainsi d’abord comme la négation de la valeur de l’organisation antérieure de l’expression." Finalement, cette méthode constitue un procédé révolutionnaire qui, en permettant à chacun de pratiquer la poésie, annihile la division sociale du travail artistique : "Voici un réel moyen d’enseignement artistique prolétarien, la première ébauche d’une communisme littéraire."
Echantillonnage
Détournement.
Dissection.
L’opuscule Portrait de Guy-Ernest en jeune libertin ne constitue à mes yeux qu’un avant-propos aux Tombeaux de Guy Debord, donnant un aperçu de l’interpénétration de la théorie et de la pratique dans le quotidien même du situationniste. Seule la lecture du second essai est véritablement rémunératrice.
Avec les Tombeaux, Jean-Marie Apostolidès effectue donc une percée dans l’œuvre de Debord, occasionnant non pas un simple travail de surface, mais un premier dégagement pour l’exposer à nu. Il dissipe quelque peu l’opacité dans laquelle s’immergea en toute conscience le situ pour brouiller les pistes et entraver la récupération dont il ne pouvait être que l’objet prochain (la réification en marchandise qu’il pressentait et abominait). Elle conduisit Debord à se réfugier dans sa propre culture et à en faire un bastion dédaléen, un terrain abrupt, piégé, qui ne pourrait être foulé que par les initiés, de singuliers stalkers. Pour beaucoup, cette difficulté d’accès n’est pas sans rendre séduisante l’œuvre de Debord.
Son nom est devenu une valeur sûre à la bourse des échanges intellectuels. A droite comme à gauche, on se recommande de ses thèses, comme si elles constituaient l’ultime recours en ces temps incertains. Il n’est pas jusqu’à l’université qui ne s’e réclame pour les transformer en "théorie". Ceux qui admirent aujourd’hui Debord sont généralement peu conscients du fait que leur attitude a été prévue de longue date, qu’elle trouve sa source dans cette mécanique de la fascination qu’il a mise au point sa vie durant, la testant d’abord sur ses proches avant de la proposer à un public plus vaste. Et la machine ne cessera de produire son effet de piège tant que l’image de Debord ne sera pas critiquée comme un produit paradoxal de la société marchande.
Du fait de leur part autobiographique, aucunement négligeable, de leur nature de fragments d’autoportrait, l’analyse des textes debordiens, ces corps cryptés qui (comme trop peu d’autres ouvrages) devront nécessairement être décodés par les générations à venir, est inséparable d’une considération sur la vie de leur auteur. Comme ne cesse de le souligner Apostolidès, ils constituent littérairement des vanités, des espaces denses où la vie de Debord se love inextricablement avec la figure de la mort.
Se figer dans une image, c’est à coup sûr cesser d’influencer les vivants, de jouer avec eux. Si Debord n’a pas encore trouvé sa place dans le paysage intellectuel, il va devenir un enjeu majeur du débat contemporain. Outre sa lucidité exemplaire, l’utopie que représente sa perspective radicale constitue un des repères sur lesquels peuvent compter ceux que ne satisfait pas la société du consensus que nous concoctent d’anciens soixante-huitards recyclés dans le multiculturalisme et l’idéologie de la victimisation. Pour cette raison, il était impératif d’aborder son œuvre dans une perspective critique, quitte à en écorner la statue. C’est à ce prix que nous saurons le garder, c’est-à-dire nous en servir comme d’un écrivain avec lequel nous voulons faire du chemin.
21:50 Publié dans En mode lecture | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
15.11.2006
[Rapport sur la situation]
Le mouvement situationniste s’est toujours gardé d’analyser la dimension psychologique à la source du comportement humain, le sien propre et celui d’autrui. Il a voulu fermer les yeux sur la part d’irrationnel qui gouverne l’action, favorisant une conception de l’individu comme un être rationnel, susceptible de se contrôler lui-même afin de mieux contrôler les autres. A trop ignorer cette "part maudite", celle-ci revient sous forme de symptôme, pour hanter les hommes et donner aux œuvres une signification différente de celle qu’avaient cru y mettre leurs auteurs. Cette recherche nous a montré par ailleurs combien les situationnistes, et Debord au premier chef, demeurent fascinés par l’image. S’ils dénoncent le spectacle, c’est parce qu’ils en sont les meilleurs spectateurs ; on le constate par l’importance que certains films, certaines images, certains thèmes culturels ont toujours eu sur la vie et les écrits de leur principal théoricien. Ils constituent la source de son inconscient culturel ; ils demandent à être compris au même titre que les manifestations de son inconscient individuel.
Jean-Marie Apostolidès, Portrait de Guy-Ernest en jeune libertin.
21:05 Publié dans Fragments étrangers | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
13.11.2006
[Neo Tokyo]
Les regards restent captifs, sublimés par l’or
Liquide que pulsent les froids amas d’étoiles,
Eclat donnant à la substantifique moelle
Des métropoles une vénusté sans genre.
Les tensions urbaines diluent le paysage
Dans un cauchemar digital aux fonds hurlants.
Muse fluide enlaçant les espaces ardents,
L’électricité bleuit les vagues visages.
21:40 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
12.11.2006
[Omphalos]
Ce que je dis gicle de mes entrailles cancéreuses, autopsie du cadavre exsangue, ce que je dis, ce que je dis, Dieu me le souffle à mesure, cri et chant de détresse qui tiendrait en entier dans un crachat de vitriol, crachat de muqueuses arraché dans un dernier hoquet d’impuissance aux poumons caverneux du globe bacillaire, crachat de sulfure et de pisse croupie, crachat du monde coxalgique gémissant dans la gélatine blanche de son cauchemar volumineux. Dieu crache en permanence par ma bouche profane et il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps. Nous nous embrassons tous deux, lèvres jointes, nos langues mélangées. Et je bois ta salive, ô doux Sauveur ! Nous nous tenons enlacés comme un couple obscène aux carrefours des impasses humaines, Toi et Moi. Nos corps en feu. Dans le ravissement. Nous aimant à mourir et déjà par-delà la mort. Ivres de notre extase. Je crie comme un somnambule de la peur, debout jusqu’au petit matin de la résurrection.
Louis Calaferte, Septentrion.
22:41 Publié dans Fragments étrangers | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
09.11.2006
[Fabriquer du napalm]
Nous découvrons nos étouffantes ombres figées
Le long d’un fleuve forgé de larmes cristallines,
Gravées par le blast sur un mur de lamentations.
Les androïdes sociaux se baladent au cœur
De l’apocalypse à venir. La chair mise à vif,
Nos doigts transcrivent sans fin sur de brûlantes feuilles
Les cris acérés d’un manifeste nucléaire.
20:45 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
08.11.2006
[Agonies binaires]
Le langage est peut-être le seul vecteur de diffusion d’un quelconque programme révolutionnaire. Il est dans ces conditions hautement nécessaire pour la Machine de récupérer cette technologie particulière, d’inhiber la signification de la communication et de désamorcer le Verbe en le dénaturant et en le prostituant systématiquement. Toute la sclérose d’une civilisation se retrouve d’ailleurs dans l’appauvrissement des langages qu’elle emploie ; son état de santé se mesure à la vitalité de ses flux sociaux, économiques, mais également verbaux. Voilà pourquoi je parle de mots virus : la littérature est l'un de ces agents contaminants auxquels sont exposées les consciences. Dangereuse. Elle permet aux pensées récalcitrantes de se reproduire intégralement dans le cerveau d’autrui, ce hardware biologique au seuil de l’évolution. Pour l’instant, c’est indéniable, nous ne savons user efficacement de ce procédé.
La liquidation de la littérature n’est pas insignifiante. Se brancher sur le réseau-monde et capter les râles faits de 0 et de 1 des systèmes nerveux en désintégration, le langage minimal. Une forme peu distincte du néant.
22:25 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
07.11.2006
[Fading soft]
Les mots circulent morts, virus terminaux.
Le mental subséquemment déchiqueté
Se fond en pluie d’étincelles et de signaux
Que l’entropie s’empresse de tourmenter.
Atteindre ce turning point où tout acquiert une netteté impeccable que rien ne préfigurait, mais que l’on attendait confiant, empêtré dans une inépuisable torture. Tout semble relié à la machine et l’on appréhende toute la réalité, tout l’espace opératoire, le territoire de mise à l’oeuvre des opérations, comme un continuum ; on en saisit tout la configuration. Désormais, événement à la probabilité unitaire, le succès est inévitable.
23:20 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
05.11.2006
[A quoi servent les flash-ball?]
Sous le prétexte de contrôler et d’anéantir le trafic de la drogue des Etats policiers ont été créés dans tout le monde occidental. La programmation progressive de la pensée, des sentiments, des émotions, ainsi que les impressions sensorielles apparentes de la technologie, esquissée dans le bulletin 2332 permet à ces Etats policiers de maintenir une façade démocratique derrière laquelle à haute voix les gouvernements disent que les drogués et les invertis ou ceux qui s’opposent à la machine de contrôle sont des criminels. Des armées souterraines grouillent dans les grandes cités interurbaines et abreuvent la police de faux renseignements d’appels téléphoniques et de lettres anonymes. Arme au poing des policiers forcent la porte d’un Sénateur qui donne un dîner grâce auquel il peut réaliser une bonne affaire avec des avions de surplus.
"Nous avons eu un tuyau une partouze ici hein alors fouillez tout les gars et vous autres gardez vos vêtements ou je vous fais éclater les tripes."
Nous provoquons de fausses alertes émettant sur ondes courtes et les voitures de police se ruent vers des lieux où il n’y a pas eu de crimes provoquant ici une émeute ce qui nous permet d’agir ailleurs efficacement. Des équipes de faux policiers fouillent et matraquent les citoyens. Des équipes de faux ouvriers du bâtiment creusent les rues, font éclater les canalisations, coupent les fils électriques, des installations d’infra-sons déclenchent tous les signaux d’alarme de la cité. Notre but est le chaos total.
William Burroughs, les Garçons sauvages.
19:25 Publié dans Fragments étrangers | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
01.11.2006
[Novembre mineur]
Durement épuisées, mais filant toujours des fables,
Les séquences de rêves se suivent confuses.
Plus rien ne sert de prêter aux promesses diffuses
La lourdeur sale d’une substance saisissable.
Les ombres humaines chutent de leurs nues vitrées
En prenant conscience que les mots sclérosent l’âme,
Que la pensée ne se manie que comme une lame
Echauffant la chair pour brutalement l’éventrer.
19:50 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



