16.10.2006
[Bruit de fond]
Je suis soudain conscient de l’ambiance lourde qui nous entoure. Les portes automatiques s’ouvrent et se referment avec de profonds soupirs. Les couleurs et les odeurs m’apparaissent plus fortes. Le bruit des pas traînants surnage au-dessus d’une douzaine d’autres sons, tels que le bourdonnement sourd du système de ventilation, le bruissement des journaux des clients qui veulent découvrir rapidement leur horoscope, le chuchotement des vieilles dames aux visages poudrés, le grondement régulier des voitures qui contournent une tranchée dans la chaussée, juste devant la porte d’entrée, et surtout le glissement des pas, ce frottement sourd et triste qui provient de toutes les allées.
Don DeLillo participe à l’accession de la littérature à une certaine postmodernité, alors que notre prose française s’alourdit d’une inertie réac. Bruit de fond (White Noise) (1984) constitue une très bonne entrée en matière pour les néophytes de son univers romanesque, cette pharaonique construction dont les pièces les plus essentielles demeurent à mes yeux Libra et Outremonde.
Dans ce livre, DeLillo décrit tout d’abord le quotidien d’une famille de la classe moyenne américaine, celle peuplant les banlieues pavillonnaires, toute pénétrée du rituel consumériste. Autour du couple formé par Jack et Babette, gravitent des enfants issus de mariages précédents et DeLillo s’évertuera un prime instant d’en compliquer le dénombrement. Jack Gladney enseigne à l’université. Ses cours ne sont pas dénués d’une certaine singularité, puisqu’ils ont pour objet Hitler. Il "parle essentiellement de la mère, du frère et du chien de Hitler. Son chien s’appelait Wolf". Ne sachant aucun mot en allemand, cette langue "épaisse, tordue, postillionnante, rougeâtre et dure", il ne s’est pas emparé du personnage historique sans un certain opportunisme.
Le décor ainsi dressé, Don DeLillo fait grossir les visuels de ce quotidien, avant d’en saboter la routine. Le déraillement d’un train libère dans l’atmosphère un nuage toxique, menaçant en l’occurrence cette famille jusqu’alors paisible. DeLillo présente la catastrophe comme un véritable dysfonctionnement du système, que celui-ci s’empressera d’ailleurs d’en étouffer l’existence, révélant la fragilité de la banlieue américaine, l’exposant à nu. "Ces choses n’arrivent qu’aux gens qui vivent dans des zones dangereuses. La société est organisée de telle manière que ce sont les pauvres, les gens sans éducation, qui supportent la plupart des désastres naturels ou accidentels." Les habitants exposés au nuage toxique sont évacués et Bruit de fond glisse alors un temps dans le domaine du roman catastrophe, sans que la narration ne relâche le saisissant réalisme qui la composait jusque là. Une fois la catastrophe gérée, le nuage résorbé, quelques dizaines de jours plus tard, la routine reprend son cours, mais Jack Gladney est convaincu d’avoir été exposé aux émanations empoisonnées et la mort devient alors pour lui une obsession.
DeLillo retraite les fantasmes atomiques de la guerre froide et met une scène une catastrophe qui préfigure Tchernobyl. L’incident imprègne Jack d’une inépuisable angoisse. Désormais, son environnement immédiat apparaît des plus menaçants. "Quand des meubles en plastique brûlent, ils dégagent des vapeurs de cyanure." Mais cette dangerosité n’est pas simplement exogène, accidentelle ; elle est constitutive du quotidien et se dévoile notamment comme étant la matière première du progrès technique. "A la caisse, les scanners holographiques décodent les secrets du système binaire avec infaillibilité. C’est une fois encore le langage des ondes et des radiations, une fois encore les morts parlent aux vivants." Le Soleil brûle dans le ciel, majestueuse bombe surpassant infiniment tous les missiles conçus durant la guerre froide.
La réalité se dégage et dévoile ses sombres dessous. L’intrigue en ossature du roman donne lieu a une multitude de terminaisons narratives, de multiples digressions dotant l’ensemble d’une aspérité monumentale. La suite discontinue d’anecdotes, fragments du quotidien des Gladney, exploitent savamment toute une collection de clichés attachés à la classe moyenne. Les dialogues absurdes sourdrent, marques de fabrique de DeLillo. L’auteur n’a pas toujours l’intention de montrer où il veut nous emmener, mais il sait admirablement nous immerger dans sa narration. Il zoome démentiellement et les images composées sont d’une netteté hypnotique. Son style n’y est pas pour rien. La fluidité et l’intensité de son écriture tendent vers une certaine poésie.
A l’instar de l’espace narratif, la prose apparaît comme une masse brute d’informations, dense, mais fluide. Telles de bouillonnantes particules aux prises avec un champ magnétique, les protagonistes baignent dans un lourd bruit blanc. Leurs dialogues et leurs pensées sont parasités, les sonorités prolifèrent et composent en background un indécryptable amalgame de murmures qui ne cesse de tendre l’atmosphère, à l’image du bourdonnement électrique qu’alimentent en continu les câblages et les pylônes dans le manga vidéo Serial Experiments Lain. Le monde est ramené à un intarissable flux d’infos noyant les personnages. Production et consommation de flux. La mort devient l’obsession de Jack à l’instant où il prend conscience de l’entropie de ce monde informationnel. Il n’est ainsi pas étonnant que la perte de mémoire et la sensation de déjà-vu soient des symptômes de l’exposition au nuage toxique.
"Plus on répète une chose, moins elle risque d’arriver dans la réalité." On espère purger le réel des catastrophes en les répandant sur les écrans de la simulation médiatique. Et elles deviennent un élément du quotidien, un objet séduisant, du domaine du fictif. "Le flot ne s’arrête jamais... Mots, images, chiffres, faits, graphiques, statistiques, points, ondes, particules, taches. Seule une catastrophe peut attirer notre attention. Nous les désirons, nous en avons besoin, nous dépendons d’elles. Tant, bien entendu, qu’elles arrivent ailleurs." L’Histoire se rapproche de nous, devient comme palpable, perdant de sa dimension spectaculaire pour être perçue comme une simple dérivation de notre vie de tous les jours et s’épuiser comme un bien de consommation. En terminaison de cette dévaluation marchande, Hitler est tout autant un objet d’étude que l’homo oeconomicus, un simple sujet de dissertation brodé dans le similor publicitaire.
Ainsi, tout gagne en facticité, à l’image de la toxine répandue dans l’air. Elle est un écoulement informationnel se mêlant aux autres pour en partager la nature de simulacre. "A cause de son énorme taille, de son aspect sombre et menaçant, des appareils qui l’escortent, le nuage ressemble à une publicité à l’échelle nationale, destinée à promouvoir la mort. Une campagne publicitaire de dizaines et de dizaines de millions de dollars, appuyée par des spots publicitaires, par d’énormes panneaux, par des prospectus, par des flashes répétitifs à la télévision." Les événements sont purement télévisuels ; hors du vidéodrome, ils perdent toute utilité et, dans cette plongée dans la contingence, toute existence. Un panache. Un grand nuage noir. Un nuage de haute toxicité. La catastrophe n’est plus perçue qu’à travers sa médiatisation et celle-ci conditionne son existence. Chacun s’aliène à la radio, désormais unique organe de perception, pour accepter l’existence de ce titan de fumée qui prend toujours plus d’ampleur dans le ciel.
Cette lourde libéralisation de l’info permise par la technologie n’assure aucunement l’efficience de la communication. Elle accentue peut-être même la solitude des personnages. Il n’y a pas véritablement de dialogues dans l’univers de DeLillo, mais des monades échouant dans l’établissement d’un quelconque dialogue. Sans que l’on parvienne à distinguer leur source d’émission, ni même les enregistrer véritablement, les slogans publicitaires nous submergent continûment, fragments subliminaux d’une conversation à sens unique aggravant l’absurde existentiel.
La vacuité de l’existence dissimulée par la médiatisation à outrance, la prométhéenne ambivalence du progrès, le consumérisme standardisé, avec toujours en filigrane la figure de la mort, obsession froide, tous ces thèmes trouvent une stupéfiante résonance sous la plume de DeLillo. Bruit de fond, sans déborder de prétentions, amène le langage à un point de sublimation très peu accessible aux écrivains actuels.
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Commentaires
ENGRAIS SONIQUE
L'hallucination auditive
Pure ombre à la saveur craintive
Se dissout dans les rayons verts
De la voix neutre de l'Ouvert
Les distances n'importent pas
Partout rayonne le substrat
Dans le terreau les étincelles
Fleurissent au son du ménestrel
Ecrit par : gmc | 17.10.2006
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