21.09.2006

[Le désespéré]


       J’espère aussi que ce sera la fin des fins, - continua Marchenoir, s’exaspérant de plus en plus, - car il n’est pas possible de supposer le proconsulat d’une vidange humaine qui vous surpasserait en infection, sans conjecturer, du même coup, l’apoplexie de l’humanité. En ce jour, peut-être, le Seigneur Dieu se repentira, - comme pour Sodome, - et redescendra, sans doute, enfin ! du fond de son ciel, dans la suffocante buée de notre planète, pour incendier, une bonne fois, tous nos pourrissoirs. Les anges exterminateurs s’enfuiront au fond des soleils, pour ne pas s’exterminer eux-mêmes du dégoût de nous voir fuir, et les chevaux de l’Apocalypse, à l’apparition de notre dernière ordure, se renverseront dans les espaces, en hennissant de la terreur d’y contaminer leurs paturons !

 
medium_Leon_Bloy_le_Desespere.2.jpg       Le Désespéré continue de me travailler intérieurement. Certaines pages brûlent encore tout particulièrement dans ma mémoire. Comme le dit Philippe Muray dans le second volume de ses Exorcismes spirituels, il s’agit d’une épopée « du roman en train de raconter comment les romans et les romanciers sont systématiquement défaits par les défenseurs et les approuveurs de la société ». Autant le dire dès maintenant, Léon Bloy est ce que l’on désigne encore de nos jours par le terme, ô combien accommodant, de réactionnaire.
       Ce roman, aux indéniables soubassements autobiographiques, raconte l’histoire de Caïn Marchenoir, un pamphlétaire dont la franchise et la verve agitent nerveusement le milieu des écrivains. Ce personnage central n’hésite pas à maltraiter ce monde littéraire qui ne lui inspire qu’une tenace aversion. « Pour vivre de sa plume, il faut une certaine largeur d’humanité, une acceptation des formes à la mode et des préjugés reçus », choses dont Marchenoir est totalement dénué. Ses prises de position, son refus à tout compromis et sa misanthropie le condamnent à l’insuccès public et à une existence miséreuse. « La gloire aux mains pleines d’or ne venait pas. Elle se prostituait dans les pissotières du journalisme. » Auréolé d’un inaltérable mysticisme, il est l’« un de ces désespérés sublimes qui jettent leur cœur dans le ciel, comme un naufragé lancerait toute sa fortune dans l’océan pour ne pas sombrer tout à fait, avant d’avoir au moins entrevu le rivage. » La mort de son père l’incite à s’exiler un temps à la Grande Chartreuse en croyant pouvoir dissoudre ses tourments intérieurs dans la quiétude monastique, avant de rejoindre sa compagne, une ancienne prostituée sauvée par la foi.
 
       Si vous avez besoin de Mon Fils,
       cherchez-Le dans les ordures.
 
       Redonnant voix à un christianisme particulier, celui des catacombes, Marchenoir s’impose comme le double narratif de Léon Bloy, son avatar fictionnel. « Il rêvait d’être le Champollion des événements historiques envisagés comme les hiéroglyphes divins d’une révélation par les symboles, corroborative de l’autre Révélation. » Bloy cherchait à décrypter le chaos de notre quotidien, il voulait en rendre visible l’essentielle signification, saisir ce sens qui ne cesse de s’échapper. Les événements ponctuant l’existence sont ainsi des signes dont il faut mener rigoureusement l’examen critique, l’herméneutique clinique. Le monde et la littérature qui lui étaient contemporains n’échappaient nullement à cette continuelle dissection. Ils étaient dépecés jusqu’à ce que leur hideur intime soit révélée. Le Désespéré, romanesque exégèse des lieux communs, est un récit amer, pénétré de toute la nausée qu’inspirait à Bloy la France de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, la « Fille aînée de l’Eglise, devenue la Salope du monde », et tout particulièrement l’avilissement de l’art, symptôme de la dégénérescence bourgeoise de la société.
       L’histoire, quelque peu erratique, est empreinte d’un climat qui n’est pas sans rappeler certains romans de Bernanos. Ce n’est pourtant pas elle qui porte l’ouvrage vers ses sommets. L’intrigue pourrait, tout compte fait, n’être pour Bloy qu’un prétexte afin de faire éclore de phénoménales digressions, des espaces corrosifs où il envoie son époque s’abîmer, la juge, la mutile, en irradiant ses simulacres par le feu ardent de la vérité. Le Désespéré se sublime lorsque le romancier laisse place au pamphlétaire et au mystique, alimentant le récit en enivrantes apologies et audacieuses imprécations.
       L’indubitable acmé du roman est ainsi le dîner littéraire auquel Marchenoir est convié. Ce dernier accepte imprudemment l’invitation et se retrouve alors en présence de toute la lie des lettres, tous les médiocres que l’édition porte au pinacle avec une indifférence crasse pour les authentiques talents. Ce passage est l’occasion pour Bloy d’éreinter sans ménagement les écrivaillons alors à la mode, les critiques et les journaleux. Les successifs portraits que dresse Marchenoir avec une froideur méthodique propre à un tueur en série s’acharnent autant sur les plumitifs que la postérité a très justement oublié, que sur Daudet, Maupassant et Zola, intarissables objets d’exécration toujours en survivance dans notre mémoire collective. Ce traitement acerbe engendre d’impressionnantes pages où la verve embrasée de l’auteur enchaîne invectives et anathèmes avec une très singulière maîtrise des mots. Bloy explose le langage et laisse le vocabulaire gonfler et nous submerger, pour un résultat particulièrement jouissif et captivant.
       Pure flamboyance stylistique, le Désespéré n’est pourtant pas épargné par quelques enlisements narratifs, mais il démontre pleinement le talent monumental de son auteur. Et je me surprends à imaginer la facilité avec laquelle Bloy broierait nos actuelles idoles de la littérature, cette incommensurable populace analphabète acclamée avec zèle par de toujours aussi peu subtils journalistes.

Commentaires

Tu m'as donné envie de lire ce livre. Merci !

Ecrit par : fatalis | 25.09.2006

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