18.09.2006
[Exorcismes spirituels II]
Dans l’un des plus récents textes qui composent ce nouveau recueil (On purge bébé, examen d’une campagne anticélinienne), on verra que je nomme hyperfestive l’ère dans laquelle nous sommes entrés, et que j’appelle Homo festivus l’habitant dominant de ce nouveau monde. La société hyperfestive cache ses effondrements sous les fumigènes. Elle dissimule la destruction du temps derrière le retour accéléré de ses festivités. Le poisson, en somme, pourrit par la fête. La société hyperfestive se présente comme l’univers indépassable à l’intérieur duquel même les critiques les plus cinglantes du dit univers sont possibles et souhaitables. Elles ne sont même encouragées que là. Elles y sont prévues. Leur place est réservée. Il n’y a pas d’au-delà de l’horizon de l’hyperfestif, dans lequel les anciennes divisions n’ont plus cours. On y lutte entre rebelles soumis, dissidents étatiques et imprécateurs salariés. Les flics y sont déguisés en agents de la « sédition », en panégyristes du « dynamitage » de tous les tabous, en perroquets lyriques des anciennes utopies et des subversions. De sort qu’aux matons de Panurge qui gardent la chiourme, et aux mutés de Panurge qui la peuplent, il me faut ajouter aujourd’hui un troisième acteur essentiel pour que la nouvelle comédie humaine soit complète : le mutin de Panurge.
C’est en état de manque que je me suis engagé dans le second volume des Exorcismes spirituels, impatient de retrouver la causticité si particulière de Philippe Muray, cette prose délirante héritée de Céline. Tout comme le premier recueil, cette suite d’essais et de pamphlets décortique avec un humour homicide ce voile de simulacres et d’absurdités que constitue notre actuelle réalité, cet idéal en toc de notre quotidien médiatisé sur tous les écrans et toutes les surfaces d’expression, notamment à travers les livres. L’Histoire morte, le cadavre emporte la société dans les limbes de la consomption générale.
Outre les dissections de la littérature auxquelles Muray nous a habitués, il été sélectionné cette fois-ci de très intéressants portraits de peintres (Delacroix, Rubens, Soutine) afin d’illustrer les déviances culturelles de notre époque consumériste de masse. Aux yeux de l’essayiste, l’art est devenu un haut lieu de la pérégrination festive, une destination touristique comme une autre où, à l’image du reste, tout bascule dans l’indifférencié, toute singularité se trouve atténuée au profit d’une homogénéité totale et totalitaire.
La voix de Philippe Muray s’éleva contre le grand vidéodrome en en dissolvant par le rire l’idéologie spectaculaire : en cela, les Exorcismes spirituels II constituent une très saine dose d’oxygène au milieu des conneries de notre temps.
A prendre tout de même avec des pincettes.
22:50 Publié dans En mode lecture | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note



Commentaires
"A prendre tout de même avec des pincettes". Pourquoi?
Ecrit par : wrath | 18.09.2006
Un petit recul est nécessaire, tu vois, parce que t’as de très bonnes choses qui côtoient des trucs un brin tirés par les cheveux, le tout dans une langue qui n’est pas aussi simple que du Marc Lévy.
1/ Tout comme toute bonne prose, et plus particulièrement comme celles de Céline et Bloy, l’écriture de Muray a une puissance de feu assez forte. Elle n’est évidemment pas à la hauteur de celle des deux auteurs susmentionnés, mais elle est tout de même très particulière et très incisive, ce qui peut rebuter certains lecteurs non avertis.
2/ Du point de vue sémantique, Muray développe des idées analogues à celles de Dantec, certes dans une langue moins "technicienne", mais cela peut être assez frustrant lorsque Muray s’emmêle dans des conclusions et des facilités stupides, un peu comme un djeun qui fait sa révolte perso contre le système. Muray a tendance à mettre tout le monde dans le même panier.
Wrath, je t’ai conseillé (Gadrel également, il me semble) de lire les Exos Spirituels. You did it ?
Ecrit par : kamisama skam | 19.09.2006
J'ai essayé de le trouver à la Fnac de la Défense quand j'étais à Paris. No way... Ils n'avaient jamais entendu parler de Muray! Je vais devoir le commander sur Amazon. J'ai rarement vu un auteur si peu diffusé...
Ecrit par : wrath | 19.09.2006
... ce qui est bizarre, eu égard à la pub que lui font Houellebecq et, dans une moindre mesure, Dantec. Tous les Muray que j'ai lus, je les ai empruntés à la bibliothèque universitaire de Dijon (qui est d'ailleurs mon principal fournisseur, question matière littéraire, chose étonnante lorsque je vois le programme crétin des cours en lettres). J'ai toujours certains remords à commander un auteur qui m'est inconnu et dont je ne suis pas certain du talent.
Ecrit par : kamisama skam | 20.09.2006
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