14.09.2006
[A scanner darkly]

A Scanner Darkly est l’adaptation d’un roman de Philip K. Dick, l’un des écrivains de science-fiction les plus talentueux, définitivement fashion depuis le superbe Minority Report de Spielberg. Le livre étant l’un de ces joyaux essentiels de ma petite bibliothèque perso, je me suis empressé de voir ce que Richard Linklater avait pu faire à partir de la matière originelle. J’étais un brin méfiant sur le résultat, le livre étant réputé inadaptable sur écran, et ce à juste raison. A la fois drôle et désespéré, A Scanner Darkly (publié en France sous le titre de Substance mort) est l’oeuvre la plus personnelle et, notamment par l’absence de tout réel futurisme et la fluidité de l’écriture, la plus intemporelle que Philip K. Dick ait pu écrire. Il n’en reste pas moins qu'il s'agit d'un récit de camé, complexe mais prenant, très peu accessible aux lecteurs de Yann Moix et autres oeuvrettes de Marc Lévy ou d'Ormesson. Le film, lui, marque, avant même tout visionnage, par son ambition démesurée.
L’action se situe dans un futur proche. A vrai dire, elle pourrait tout aussi bien se dérouler de nos jours. Dans une Amérique hypersécuritaire, les junkies se crament les neurones avec la Substance M, une drogue qui altère l’identité en déliant les hémisphères cérébraux. Fred (Keanu Reeves) est un agent des stups qui, sous le nom de Bob Arctor, se fait passer pour un camé afin d’infiltrer le réseau de distribution de la Substance M. Au milieu des freaks et des toxicos d’une banlieue de Los Angeles, l’imposteur épouse peu à peu son personnage, dépasse les limites de la simple simulation, trouvant à son tour en la drogue un inespéré paradis artificiel. Fred/Bob est alors chargé par ses supérieurs d’enquêter sur lui-même. Commence alors pour lui une plongée terminale dans la schizophrénie.
Pour le visuel, Linklater utilise la rotoscopie, un procédé qu’il avait déjà expérimenté pour son film Waking Life et qui consiste à filmer normalement les scènes avant de les retravailler numériquement. L’image est alors à mi-chemin entre le dessin animé et le film classique. A l’instar de Sin City, cela donne une sorte de BD animée, faisant appel à de vrais acteurs. La texture de A Scanner Darkly y trouve sa nature particulière, étrange. Le procédé mis oeuvre rebute tout d’abord, puis nous nous laissons peu à peu pénétrer et hypnotiser par les images. L’animation rotoscopique nous donne ainsi l’impression de suivre sous psychotropes les mouvances de la matière filmique. La forme plastique du film offre de cette manière un support original pour l’univers de Dick, cet univers sclérosé, saturé de surplis où la réalité se trouve aspirée et diverge.
Le seul véritable gadget que le film use dans la représentation de ce Los Angeles anticipé est le complet brouillé dont se vêt Fred afin de transmettre incognito ses rapports à ses supérieurs. Par projection holographique de physionomies aléatoires, le complet brouillé rend l’identité de son utilisateur parfaitement imperceptible. Celui qui s’en pare est semblable à un gribouillis. La transcription sur l’image filmique du complet brouillé est amplement facilitée par l’usage de la rotoscopie. L’effet induit est assez frustrant tout d’abord, mais il faut avouer qu’il introduit un certain vertige hypnotique en parfaite résonance avec le devenir-schizo de Fred/Bob, sa mort lente. Il métaphorise le trouble qui l’agite. Dans son complet brouillé, Fred est ainsi enveloppé par une suite toujours renouvelée d’identités et son unité glisse alors vers leur multiplicité instable. Son moi y explose et s’annihile, sous le poids de la Substance M qui s'accumule dans ses veines.
Réalités conflictuelles habitant un même corps, Fred et Bob Arctor se détachent l’un de l’autre pour devenir deux personnalités autonomes. Le film est une immense machine schizo. Tout est déréglé. Le fictif pénètre et contamine le Réel pour le submerger et rendre obsolètes toutes les frontières. Les comportements et les relations sociales des personnages sont lentement parasités par l’usage addictif de la drogue. Les hallucinations fleurissent et finissent par se réifier en la réalité objective la plus brute lorsque le visage de Donna (Winona Ryder) se substitue à celui de Connie. Avec la rotoscopie, les perspectives se troublent et aspirent le spectateur dans le trip des junkies. Fred visionne depuis un moniteur les enregistrements vidéo filmés à partir des caméras dissimulées dans sa maison, la maison de Bob Arctor. La réalité de Bob Arctor devient alors une composante objective de sa propre réalité et le dédoublement s’accentue à travers cette surveillance, pour définitivement emporter l’agent des stups dans les limbes destructives de son mental. Organisme à la réactivité définitivement réduite, orange mécanique rongée de l'intérieur par la Substance M, Fred/Bob parcourt des champs infinis couleur bleu violacé. Il promène sa machine paranoïaque au milieu des pulsions de mort qui ont complètement cramé son cerveau. Cultivant à son tour les fleurs du mal pour entretenir le cycle, il poursuit l'achèvement de cette voie nouvelle dans laquelle l’humanité plonge et s’abîme.

Tout cela est intéressant, les 1h40 du film s'enchaînent sans temps mort. Mais c’est justement là que ça coince. Les démentielles conversations des junkies produisent leur petit effet, elles sont même parfois marrantes, mais l’ensemble se perd dans la confusion, congestionné par le déluge logorrhéique de mots et de scènes, mal foutues ou alors tout simplement inutiles, complètement transparentes. Le film s’enfonce dans un bourbier sémantique et même parfois dans l’ultra-répétitif, ce qui donne certes une dimension toxicomaniaque au film, mais aussi, alourdit sensiblement le discours jusqu’à le rendre assez pénible à suivre. Les monologues et les dialogues se chevauchent artificiellement et sont difficilement appréhendables. La paranoïa engendrée par la drogue est ici résumée à des clichés surjoués incapables de nous pénétrer. Linklater respecte somme toute honorablement le cahier des charges, il adapte, il transpose le livre. Et il ne fait que reprendre, avec tout de même une profonde cohésion, les moments-clés du roman.
Richard Linklater semble chercher à reproduire un maximum du livre en un minimum de temps, ce qui résume l’attitude inverse de Cronenberg dans son adaptation, à mes yeux bien plus réussie, du Festin nu, autre récit-trip de première main. Cent minutes. C’est à la fois trop court pour adapter Substance mort, mais aussi trop long pour ce qui est raconté dans le film. Le devenir-schizo de Fred/Bob, qui me semble être à la fois la substantifique moelle du livre et de son adaptation ciné, ne trouve dans le film aucune consistance. Elle est là, elle se pavane dans les images, mais je n’arrive pas à croire en elle. Réduits à leur plus simple expression, les événements, les personnages et les réflexions véhiculés dans le livre perdent toute substance, voire tout intérêt. Les séquences s’enchaînent à vive allure sans emporter l’adhésion, les personnages s’agitent à l’écran, s’excitent. Rien à voir avec les junkies du livre, ces types plongés dans un trip méditatif, mais posé, qui pouvait les plonger dans une conversation de plusieurs heures sur le même sujet sans pour autant les faire avancer d’un iota.
Finalement, le film de Linklater déçoit lorsqu’il prend des libertés par rapport à l’œuvre originale. Les défauts surplombent l'ensemble, même pour un spectateur lambda qui n’a pas préalablement lu Substance mort. Le film s’enfonce dans le bavardage inutile et un sentimentalisme que Dick avait évacué. Linklater ne parvient à retrouver l’ironie subtile de Dick, cette forme de détachement pleine d’un humour désespéré. Un émo soutenu par l’exaspérante voix de Thom Yorke en bande-son.
Le film a beau puiser largement dans le contenu narratif du livre, la vision de Dick, avec ses terminaisons métaphysiques, se trouve considérablement élaguée. Certaines problématiques demeurent en surface. Sur ce point, dans notre monde édifié sur les ruines du 11 septembre, dans notre actualité alimentée par le zèle législatif du gouvernement étasunien, la démesure sécuritaire de l’Etat et ses pulsions conspiratrices apparaissent sous un nouveau jour. Mais des simulacres du totalitarisme, Linklater ne retient que l'expression, aucunement leur essence, leur nature factice que Dick disséquait dans toute son œuvre. Aucune réalité trafiquée, aucun père truqué. L’un des aspects les plus intéressants du roman était la nature explicitement faussée de l’univers foulé par Bob Arctor. Le juke-box qui donne la paie mensuelle de Fred, le vrai-faux distributeur de timbres de Donna, le céphascope saboté, l’autoradio qui transmet des données cryptées pour les flics... Tous les composants du monde étaient préalablement dérivés de leur fonction. Tout était déjà trafiqué ou en voie de l’être et rendait plus perceptible et saisissable le déclin mental de Bob Arctor.
Le film m’a laissé à la fois époustouflé et déçu, chargé de douloureuses questions. La technique utilisée, celle dite de rotoscopie, ne serait-elle pas tout compte fait un palliatif pour une mise en scène faiblarde, un moyen pour détourner l’attention du peu de moyens de Linklater ? La seule réussite du film reste alors finalement dans le visuel. Malgré quelques abords ingrâts, la rotoscopie fait son petit effet. Et, concernant le travail d’adaptation par rapport au livre original, le grand mérite de A Scanner Darkly est d’avoir pour une fois, à la différence des Blade Runner, Minority Report et Total Recall, évité le spectaculaire pour respecter visuellement l’univers de Dick.
A Scanner Darkly est une réussite visuelle, mais pas intellectuelle.
22:40 Publié dans Art brut consommé | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note



Commentaires
http://wiwilbaryu.blogspot.com/2005/11/ceci-nest-pas-une-pipe.html
Rien ne dépassera jamais l'immensitude libératrice des mots assemblées dans un bouquin...
Ecrit par : Voiker | 15.09.2006
Exact
HTTP 500 - Erreur interne du serveur
Tous les blogs de blogspot sont inaccessibles
I'm gonna see yours later
Ecrit par : kamisama skam | 15.09.2006
Au fait,
tu l'as vu?
Ecrit par : kamisama skam | 15.09.2006
A SCANNER DEEPLY
La tranchée verte incendie les diagrammes exogènes des mondes souterrains, illuminant les ombres, éclairant les miroirs indélicats, magnifiant les brûlis des jachères. Une rotoscopie habile rhabille les papilles qui babillent dans le futile, univers de brindilles, paradis de stylo-bille, rien de neuf sous les charmilles.
Bien le bonjour, Mister Dick, tout est toujours égal à lui-même au milieu des catacombes hallucinatoires que vos pas éthérées vous firent visiter en d'autres temps, certains affirment leur créer de nouveaux oripeaux mais, en clair, ce ne sont qu'entreprises de recyclage carbonifère, ravaudage mal dégrossis de scripts écrits mille fois, de la redite alambiquée pour regards anémiés; Nouveauté, ils appellent cela comme ça! Oui...? Ha, vous aussi, vous trouvez qu'ils sont gonflés, les Musclors de l'innovation et de la créativité à tout prix. Rassurez-vous, vous n'êtes pas le seul. Enfin, vous savez, c'est l'âge moderne maintenant, les parents se reposent et méditent dans leurs jardins arborés et les enfants s'occupent comme ils peuvent avec leurs tanks, leurs missiles, leurs labos de tripatouillage génétique et leur usines à décérébrer les pèquenots. Vous voyez, rien de neuf, par ailleurs, vous l'aviez déjà écrit à votre époque. Voilà, c'est cela le modernisme, création de déchets, tri et recyclage, rien de plus.
Ecrit par : gmc | 15.09.2006
point encore, il faut aue je me libere un peu de temps, absolument. Pas evident en ce moment.
Ecrit par : Voiker | 15.09.2006
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