12.09.2006

[Le saule]


       Bobby essaie de projeter Raul qui s’attrapent à bras-le-corps pendant que les 3 autres rappliquent, et l’un d’eux frappe Bobby à l’épaule avec une chaîne ; alors Bobby essaie de projeter Raul contre ses assaillants, mais y en a un qui s’extirpe de la mêlée, lance un liquide à la gueule de Maria, et voilà Maria qui hurle, se débat en tout sens, pousse des cris sans fin, des cris de douleur, des cris de terreur, de plus en plus terrifiés, de plus en plus terrifiants, et ça y va, ça dérouille, ils sont à 4 sur Bobby, ils le battent avec la chaîne, avec les poings, le jettent à terre, le travaillent au corps et à la tête à coups de tatanes et y a du monde qui commence à arriver, des gens qui affluent des rues et des porches voisins, et ça gueule, et Maria qui hurle, qui hurle en se couvrant le visage de ses mains brûlées par la soude, qui se tient la tête, délire de douleur, tourne sur elle-même en voltes erratiques, ricoche entre les voitures et les maisons, trébuche, tombe à genoux, rampe, se relève, titube en hurlant, en hurlant, en hurlant...

 
medium_Selby_Saule.jpgLa première de couverture du roman le Saule de Hubert Selby Jr. est une photo en noir et blanc (de Said Belloumi) montrant un jeune absorbé dans un breakdance, au milieu de ruines et de murs éclatés, sur un sol de béton brut que l’on pourrait penser appartenir au ghetto new-yorkais. Les mouvements du b-boy semblent décrire une chute… Etrangement, cette image résume visuellement le livre par la captation d’un seul instant de la narration. Le Saule narre une plongée en enfer brutale, puis la lente et difficile émersion des âmes torturées, leur retour hésitant vers la surface.
       Un jeune afro, Bobby, se fait lyncher dans une rue du Bronx. Maria, sa copine hispano, est défigurée par de la soude. Blessé, aveuglé par son propre sang, ne percevant du monde extérieur que des hurlements, Bobby erre dans les rues et est alors recueilli par Moishe, un clochard, qui le ramène dans son squat, un appart qui prend dès lors pour Bobby les allures d’un paradis inattendu. C’est une étrange relation qui s’établit alors entre l’ado et le vieil homme. Dans cet endroit isolé, hors du monde, Bobby guérit peu à peu, avec les soins appliqués de Moishe, mais il se laisse aussi gagner par la haine, il alimente le projet d’une vengeance meurtrière contre la bande qui s’en est pris à lui, contre ces jeunes qui se sont acharnés sur lui, sur lui et sur Maria.
       Je tourne les pages complètement hypnotisé. Le récit est ramené à un flux pur, un fluide narratif total où l’objectivité et la subjectivité perdent toute dichotomie, où les pensées, les paroles, les plaintes des personnages se nouent les unes aux autres, absorbent les événements, sont bouleversées par ce qui se passe. Les voix intérieures hurlent. Le style de Selby m’avait déjà ainsi surpris lorsque je me suis immergé dans Last Exit to Brooklyn, le roman qui l’a rendu célèbre. Son écriture a une veine terriblement organique, n’hésite pas à se laisser happer par le rythme heurté de la répétition, les sentiments explosent et emportent le lecteur. Les pages du Saule défilent avec l’agitation d’une conscience démultipliée. Tous les personnages sont aspirés par le souffle du récit et l’on en ressort haletant, avec le sentiment d’avoir vraiment vécu quelque chose.
       Dans les ténèbres étalées sur les trois cents pages, Selby fait ainsi subsister un éclat, qui parfois gonfle et nous illumine à notre tour. La relation qui se construit entre Moishe et Bobby, semblable a celle d’un père et d’un fils, est cette puissante et improbable illumination. Bobby se régénère dans ce soudain refuge et se laisse lentement sublimer.
 
       Ouais mec, c’est – Moishe éclate de rire, D’enfer à mort, ya ? – et rit de plus en plus fort et Bobby le regarda et se mit à rire si fort lui aussi que ça le fit souffrir mais il ne pouvais plus s’arrêter et tous 2 secouaient la tête, les larmes aux yeux, et l’écho répercutait leurs rires sur le carrelage, le plafond, le sol et dans leurs pieds et dans leurs oreilles et dans tout leur corps comme des échardes de joie, et plus ils riaient plus ils se penchaient l’un vers l’autre et bientôt Bobby se retrouva tout contre Moishe qui le tint dans ses bras jusqu’à ce qu’il ne leur reste plus assez d’énergie pour rire mais la joie était toujours là et le calme revint peu à peu, encore entrecoupé de brefs éclats, de gloussements et de pouffements contenus jusqu’à un silence relatif et ils s’essuyèrent les yeux avec les doigts et le nez avec le revers de la main. Bobby était presque affalé sur Moishe et secouait la tête, T/es qu’un enfoiré, jsais même pas pourquoi jme marre – ce qui relança les rires, puis ils se turent et s’assirent sur le banc…
 
       Moishe figure telle une apparition angélique. Il est une fulgurance, mais chargé d’un passé lourd et pesant, une expérience douloureuse qui aurait pu l'anéantir. Concentrant toute la personne de Selby dont il semble être l’image, il est comme au bord de l’humanité, au bord de l’abîme de l’humanité. Sur sa main sont écrits des numéros, des numéros qui ne s’effacent pas avec le temps et qui restent là, gravés à jamais à même sa chair. Au fur et à mesure que l'on tourne les pages, on découvre que Moishe a connu les camps de concentration, l’enfer nazi. Il a survécu, puis assisté à la mort de ses proches, son fils au Vietnam, puis sa femme. La haine a détruit sa vie, cette même haine qui submerge peu à peu Bobby et qui l’effraie, cette violence qui ne demande qu'à exploser, mais qu'il fera tout pour apaiser. C’est son propre passé que Moishe retrouve douloureusement à travers Bobby.
 
       Ils me cognent, ils me foutent par terre et ils me traînent et après ils me fourrent dans un wagon à bestieux – Bobby plissa les yeux et se pencha un peu plus en voyant que Moishe se repliait à nouveau en lui-même, renversait la tête en arrière, fermait les yeux… On est restés des jours et des jours dans ce train, avec à peine de quoi bouffer… et on crevait de chaud et y avait pas d’eau et à la longue ça puait tellement que ça te brûlait la gorge et y avait pas de place, même les morts avaient pas la place pour tomber – Moishe ouvrit lentement les yeux et contempla le mur derrière Bobby comme pour y enfouir l’horreur et vider son esprit – alors ils restent debout, les yeux ouverts comme s’ils étaient vivants, mais y a pas de larmes dedans… de la merde, de la pisse, mais pas de larmes Ô Seigneur et ça dure des jours et des jours, rien à bouffer, rien à boire, pas d’air, rien que des corps entassés et serrés qui se dégueulent les uns sur les autres – Moishe secoua la tête, horrifié, incrédule – pendant je sais pas combien de temps ça a duré.
 
       L’expérience concentrationnaire se superpose en filigrane sur le récit, comme une forme spectrale qui contamine tous les mots. Le no man’s land du Bronx prend alors des allures de camp de concentration ouvert.
       Du début à la fin, jusqu’à la dernière page, la figure épuisée de Selby hante la narration. Comme Last Exit to Brooklyn, le récit est tourmenté, profondément noir, mais constellé d'instants de bonheur et de joie, des fragments fragiles mais toujours présents. Avec le Saule, étrange requiem pour un rêve, les personnages de Selby, hésitant entre la vengeance et le pardon, trouvent pour une fois la rédemption.

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