02.09.2006
[Riddim warfare]

Paul D. Miller, plus connu sous le nom de DJ Spooky, est un petit génie de la musique dite électronique. Adoptant une approche multiculturelle, il compose une musique variée, difficilement accessible, illustrant l'immensité d’une culture musicale qu’il forgea dans les années 80, en écoutant sans distinction punk, ska, dub, rap, jazz et musique concrète. Né en 1970, diplômé en littérature française et en philosophie, côtoyant aussi bien les b-boys new-yorkais que les galeries d’art et les compositeurs d’avant-garde (Reich, Xenakis), il introduit une certaine pensée dans une musique qui, par l’absence de texte, est réputée n’élaborer aucune réflexion. Paul D. Miller est également essayiste, romancier et journaliste. Utilisant le turntablism à des fins expérimentales, il considère le deejaying comme semblable à un travail d’historiographe. DJ Spooky produit une musique urbaine reflétant sa ville, New York, et inaugure la bande-son des nouvelles générations, celles élevées avec les médias comme parents de substitution.
Sa formation universitaire se ressent dans sa manière de composer, dans le vocabulaire employé pour les titres, ainsi que dans les influences, qu'elles soient musicales ou littéraires, tout simplement hétéroclites. Il n’hésite pas, sur son Rhythm Science, à agrémenter les morceaux mixés de paroles d’Apollinaire, d’Artaud, de Joyce et d’autres écrivains à contre-courant. Paul D. Miller est un passionné de Deleuze et de Guattari, mais il est aussi fan de William Burroughs. Son nom de scène, DJ Spooky That Subliminal Kid s’inspire ainsi de la nouvelle Nova Express où l’on voit un personnage échantillonner le bruit de fond urbain, les brouhahas et les parasites radio, pour les retransmettre mêlés à des sons d’émeutes, devenant ainsi un nouveau média, un médium charnel redéfinissant l’espace sonore et l’information. Le kid veut changer le programme.
Urbaine, claustrophobique, basée sur une rythmique héritée du hip hop, la musique de DJ Spooky s’échappe finalement à toute catégorisation. Elle semble dériver de l’ambient de Brian Eno, mais ne se contente pas de sonorités atmosphériques et verse volontiers dans une quête bruitiste pour composer une ambient malade. Aucune étiquette ne pourrait véritablement la définir. Ainsi certains la désignent par le terme d’« illbient ». Espace de dissolution et de reconstruction, l’illbient ne s’identifie à aucun des genres musicaux, mais les contient tous, se révélant être en quelque sorte la traduction sonore de cette littérature mutante que l’on nomme parfois transfiction. Chaos sublime généré par la rencontre des différentes musiques du monde, l’illbient de DJ Spooky est à l’image du creuset new-yorkais, une synthèse disjonctive, absorbant tous les courants culturels tout en les conservant.
Ainsi, l’album Riddim Warfare, sorti en 1998 sur le label Outpost Recordings, est un disque multiculturel condensant une impressionnante variété d’influences. Raps, scratching, rock hard, reverb, techniques héritées du dub, percusions afro, jazzy, breakbeats virant drum’n’bass le composent tout à tour. DJ Spooky convoque en guests de nombreux artistes de la scène indépendante : percussionnistes, saxophonistes, guitaristes (Thurston Moore, échappé de Sonic Youth), emcees, parmi lesquels les rappeurs les plus crédibles de l’underground.
Le disque est une immense arythmie alternant interludes ambient hypnotiques et déflagrations brutales, tentatives musclées approchant la spontanéité d’Atari Teenage Riot, la formation afterpunk aujourd’hui splittée d’Alec Empire. Les breakbeats décalés sont pulsés de sons synthétiques parfois stridents, le beat déchaîné, lourd, flirtant par moments avec la plus bruyante drum’n’bass. Les rythmiques sont saturées et tordues, mais DJ Spooky démontre en chaque instant un incomparable sens du groove. Les samples, utilisés en quantité phénoménale et d’une manière très élaborée, composent une structure organique pour former un son assez inhabituel. Les collages les plus jazzy lorgnent vers certaines productions du label Ninja Tune. Il n’est ainsi pas rare de retrouver sur ce Riddim Warfare des ambiances proches du Timeless de Goldie ou de se croire écouter l'un des premiers albums d’Amon Tobin. Killah Priest, le schizoïde Kool Keith, Sir Menelik et Organised Konfusion scandent leur rap névrotique sur plusieurs morceaux, nouant leur Verbe guerrier à la rythmique brutale de DJ Spooky. Mais si le modus operandi s’annonce comme l’héritier du hip hop dans son versant abstract, l’esprit reste résolument free jazz.
La musique est sabotée par des phases indus. Les basses sont lourdes et oppressantes, les paysages sonores inquiétants. Les breaks sont secs et martèlent les samples dans des envolées rythmiques. Cataclysme électronique, guérilla sonore, Riddim Warfare trouve toute sa puissance et ses limites dans l’hétérogénéité de son mixage, faisant surgir de son chaosmos d’étonnants instants de grâce hypnotique avant de plonger à nouveau dans la violence rythmique la plus pure. Le son est dense et reflète la multiplicité sociétale, concentre toute une vision nocturne de la ville et réussit à capter l’humeur de la Big Apple. La déstructuration de la composition, semblable à la méthode du cut-up de Burroughs, apparaît comme une déconstruction de la logique de l’auditeur. Fantasmagorique.
01. Pandemonium
02. Synchronic Disjecta
03. Object Unknown
04. It's Nice Not To Lose Your Mind
05. Dialectical Transformation I (A Parallax View)
06. Post-human Sophistry
07. Quilombo Ex Optico
08. Rekonstruction
09. Scientifik
10. A Conversation
11. Peace In Zaire
12. Dialectical Transformation II (Du Nouveau Monde)
13. Degree Zero
14. Roman Planetaire
15. Bass Digitalis
16. Polyphony Of One
17. Riddim Warfare
18. The Nerd
19. Dialectical Transformation III (Soylent Green)
20. Theme Of The Drunken Sailor
21. Twilight Fugue
23:10 Publié dans Art brut consommé | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note



Commentaires
peut être, mais je n'y crois pas... sans doute est ce parce que je suis bachelier en rien
Ecrit par : pompidou | 04.09.2006
où est-ce que ça coince, hôte outremarin?
Ecrit par : skam | 04.09.2006
peut etre une histoire de confiture... mais ma mauvaise foi est légendaire dans les bas vivarais ; )
teck quère
Ecrit par : ourasi | 05.09.2006
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