31.08.2006

[Chaleur frontale]

       Les fuchsias factices déteignent violentés.
       Réfugiés au cœur d’une mémoire abattue,
       Les pétales de l’été brûlent à présent
       Dans le néant en florales étoiles mortes.
 
       La société se fane également, vitrée,
       Perdue sur son réseau aux mailles déchirées.
       Ses cendres épousent la lente catastrophe
       Sous un ciel émaillé de plages gris graphite.

30.08.2006

[Montagnes de verre]

       La constellation urbaine aux miroitements
       Tricolores est un cauchemar d’androïde,
       Un songe saturé de moutons électriques
       Où les effluves de soufre explosent l’Azur.
 
       Dans les surplis compacts de la réalité,
       Les corps se découvrent simulacres charnels.
       Les particules froides s’épandent hurlantes
       A la surface convulsive de leurs rêves.

29.08.2006

[Le swoosh ou la phénoménologie du branding]

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       Je lis à la vitesse d’une dizaine de pages par jours le livre No Logo (1998) de Naomi Klein, pavé considéré comme la bible des altermondialistes. Il est intéressant, très bien documenté, mais s’enfonce de temps en temps dans une douteuse argumentation. Naomi Klein examine comment s’institue la tyrannie des marques. Elle dresse un bilan des perversités actuelles de l’économie régnante, depuis l’intrusion de la publicité dans les écoles américaines à la censure informationnelle exécutée sous la pression des multinationales, en passant par la privatisation de l’espace public et l’usage abusif de la main-d’œuvre philippine. C’est dérangeant et pousse à la réflexion. Ironie des choses, c’est précisément un professeur de marketing qui me conseilla la lecture de ce pamphlet anticapitaliste.
       Pour Klein, l’imposition des marques configure une nouvelle phase du capitalisme. Dans son analyse des usines en Extrême-Orient, elle écrit :
       The classic Marxist division between workers and owners doesn’t quite work in the zone, since the brand-name multinationals have divested the “means of production”, to use Marx’s phrase, unwilling to encumber themselves with the responsibilities of actually owning and managing the factories, and employing a labour force.
       Les multinationales délaissent les moyens de production. Le capitalisme continue de perdre toute territorialité et toute réalité, ne cessant de s’enfoncer dans un processus non pas d’anéantissement, mais de virtualisation, alors même que ses externalités sont toujours plus effectives. « Le modèle de Baudrillard-Becker estime que consommer, c’est aussi produire des signes » (Houellebecq, Plateforme). On arrive justement au point où l’analyse du capitalisme, de la production à la consomption, devient pure sémiotique. Les marques ont remplacé les produits. Debord avait perçu ce trend lourd de l’économie, ce « glissement généralisé de l’avoir au paraître ». Klein en consigne l’actualité.
       No Logo est ainsi très documenté, n’hésitant pas à s’appuyer sur des graphiques et des séries de chiffres. On sent bien en cela la formation journalistique de Klein. Elle conduit l’état des stocks dans un style judiciaire, accumulant les déviances de la mondialisation comme des pièces à conviction. Et entre l’exposition des preuves et le jugement rendu, il y a comme un vide, une ellipse dans le procès qui s’organise sous nos yeux. Le sentiment qui s’accroît en moi au fil des pages est celui d’être confronté à une étude incomplète. Klein s’est comme contentée d’un travail collégial, stoppant à mi-parcours, se limitant à la seule provocation.
       Ce qui n’empêche aucunement No Logo de constituer une lecture essentielle.

28.08.2006

[Technologie verbale]

       Sentir l’écriture envahir la chair et la narration consumer lentement la réalité. Les mots sont pure contamination, électrisation de la masse organique et de ce qui tient lieu de conscience, amenant l’écrivain à ses propres limites et traçant un mouvement aux aspects de mort lente, consommée comme défragmentation totale de l’être. Tout le mental plonge dans sa propre matière noire. J’emmerde tous ces prétendus écrivains qui ne font que déverser leur merde de prose sans être pénétrés par ce qu’ils écrivent. Le génie, la perfection de texte, ne peuvent être atteints qu’à l’instant où la page banche (réelle ou pixellisée) est lentement noircie comme si les mots étaient conçus par quelqu’un d’autre, comme si la pensée devenait étrangère, alien, comme si l’on devenait le véhicule de la pensée de quelqu’un d’autre. En cet instant critique de dépassement de soi, le langage n’est plus un appendice de notre être, mais notre être devient extension vaguement organique du langage. Le langage est technologie. Je ne vois pas pourquoi il ne pourrait par conséquent être l’espace opératoire où l’on procéderait à des innovations, ces petites destructions créatrices formulées en réaction contre l’entropie. Luddites du langage, les quarante académiciens ne sont d’ailleurs pas sauvegarde salvatrice de la langue, mais pure inertie autodestructrice. Arme de destruction massive expérimentant le retournement de sa propre thermodynamique, la littérature est son aussi propre ennemi.

26.08.2006

[Machinale]

       Féminité dénudée sur nos écrans larges,
       Nourrissant un phantasme amplement collectif,
       Le sourire de Ségolène surexcite
       Un brin obscène les sondages d’opinions.
 
[Machinal]
 
       Nicolas demeure en un brutal stade oral.
       Perversité désirée par les caméras,
       Les flashs et les chairs enlacés avec jouissance,
       Son discours flirte avec nos pulsions inavouées.

[Machines désirantes]

       Dans sa vision d’une collision entre leurs véhicules, Vaughan se montrait obsédé par un certain nombre de blessures et de points d’impact – chromes mourants et tabliers effondrés de leurs deux voitures se heurtant de front en de complexes figures répétées à l’infini dans des films au ralenti, plaies jumelles de leurs corps ; image du pare-brise couronnant son visage de fleurs de givre à l’instant où, Vénus naissant à la mort, elle traversait sa surface teintée ; fractures multiples de leurs cuisses contre le frein à main et surtout blessures génitales : elle, l’utérus transpercé par le bec héraldique de l’emblème du constructeur ; lui, déchargeant sa semence sur les compteurs lumineux qui marqueraient à jamais l’ultime température et l’ultime niveau d’essence de la machine.
       Ballard, Crash!

24.08.2006

[Feu charnel]

       Sodium d’une vérité en dissolution
       Concentrant matière noire et flamme aurorale,
       Une sensation confuse abreuve mes nerfs,
       Afflue toxique, excite et calme mon être.
 
       L’univers cristallise une lumière morte
       Dans mes veines et fragilise mes pensées
       En laissant pulser au sein même de mon sang
       L’éclat nocif d’une étrange révélation.

23.08.2006

[Taipei 101]

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       Eclatant l’azur ionisé en haute atmosphère
       Pour composer un assortiment de teintes mortes,
       Les cieux absorbent le verre gelé recouvrant
       Les immeubles en surface du chaos urbain
       Et génèrent une forme nerveuse de spleen
       Dans un silence constellé d’échos métalliques.

22.08.2006

[Felt mountain]

medium_Goldfrapp_Felt_mountain.jpg       Felt Mountain (2000) est un formidable petit joyau estampillé Goldfrapp, groupe réunissant la chanteuse Alison Goldfrapp et le compositeur Will Gregory. Empreint d’un trip hop sombre et baroque lorgnant vers des ambiances cinématographiques, l’univers de Felt Mountain est toujours décrit, et ce à juste titre, comme une confluence de ceux d’Ennio Morricone et de Portishead. Cette comparaison avec le groupe de Bristol, avec lequel Gregory participa en tant que saxophoniste, est notamment justifée par la présence sur l’album du guitariste Adrian Utley et d’orgues en réminiscences de certains passages de Dummy.
       Alison a, quant à elle, déjà prêté sa voix durant les mid-nineties au groupe Orbital, sur leur album Snivilisation, mais aussi et surtout à Tricky, sur le « Pumpkin » du définitif Maxinquaye, morceau intensément crépusculaire, construit à partir d’un sample du groupe de Billy Corgan.
 
       It starts in my belly
       Then up to my heart
       Into my mouth I can’t keep it shut
       Do you recognize the smell
       Is that how you tell
       Us apart
       I fool myself
       To sleep and dream
       Nobody’s there
       No one but me
 
       « Lovely Head » ouvre somptueusement l’album. Une ambiance se bâtit à partir d’un rythme lent, paisible, de quelques notes, des sifflements que l’on pourrait croire échappés d’une bande-son composée par un Morricone dépressif, et la plainte d’Alison Goldrapp s’élève, survole ce premier morceau, étonnamment aérienne, épurée, à l’image des montagnes ornant la pochette arrière du disque, paysage d’un voyage (un trip) ensorceleur.
       Sur tout l’album, les compositions versent vers le minimalisme propre à certaines musiques de films des années 60 et me rappellent par instants la noirceur baroque d’Elephant Man. Même extrêmement dépouillées, elles se suffisent pour générer une atmosphère terriblement sombre, profondément envoûtante et sensuelle. Ce trip hop arbore une esthétique jazzy, empreinte quelque fois à l’easy-listening et flirte même avec la bossa-nova sur « Human ». Et Alison Goldfrapp chante magnifiquement. Évoquant Beth Gibbons voire Shirley Bassey, sa voix sublime intensément chacun des morceaux, confère à « Utopia » son statut de climax et parachève le spleen cinématographique de Felt Mountain.
 
       It’s a strange day
       No colours or shapes
       No sound in my head
       I forget who I am

 
       Offrant une musique intemporelle, Felt Mountain est un pur chef-d’œuvre et constitue véritablement le sommet de la discographie de Goldfrapp. Aucun de ses successeurs (des albums electro-pop résolument axés dancefloor) n’a pour l’heure trouvé une somptuosité comparable.
 
01. Lovely head
02. Paper bag
03. Human
04. Pilots
05. Deer stop
06. Felt mountain
07. Oompa radar
08. Utopia
09. Horse tears

21.08.2006

[Poésie froide]

       L’écriture est à la pensée ce que la neige est au froid : il semble, notamment, qu’à l’heure actuelle on puisse beaucoup attendre de certains procédés de déception pure dont l’application à l’art et à la vie aurait pour effet de fixer l’attention non plus sur le réel ou sur l’imaginaire, mais comment dire, sur l’envers du réel. On se plaît à imaginer des romans qui ne peuvent finir, comme il est des problèmes qui restent sans solution… La pensée est repartie depuis longtemps loin du « rapport déposé ». Chacun périodiquement atterrissant dans le langage vient y donner ou y prendre rendez-vous avec les autres – et ensuite repart seul dans le monde de son esprit.
       De la déception pure, Manifeste froid.

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