09.08.2006

[Exorcismes spirituels I]

       Après la fin de l’Histoire, les conneries continuent…
 
1) Effacement des dernières possibilités d’énonciation du négatif ;
2) éradication de l’esprit critique ;
3) disparition du réel ;
4) festivisation de la société ;
5) destruction de l’autonomie de la littérature.
 
medium_Muray_Exorcismes_spirituels.2.gif       Ainsi donc, voilà résumé en cinq points, par la quatrième de couverture, le premier tome des Exorcismes spirituels. Philippe Muray y compile quarante-cinq essais, rédigés sur une vingtaine d’année (de 1978 à 1997) et publiés dans divers journaux et revues. Décryptage méthodique, mais aussi particulièrement humoristique, de la société actuelle, ces Exorcismes spirituels constituent un véritable petit must-have, un pamphlet particulièrement jouissif. L’indifférenciation sexuelle, l’envie de pénal, les festins nus de la commémoration industrialisée et le massacre de l’art y sont quelques unes des composantes de la modernité que Muray (mal)traite pour notre plus grande délectation. Dès les premières lignes de la préface, l’essayiste donne le ton de l’ensemble du recueil :
 
       La perspective de pouvoir me désolidariser encore de quelques-unes des valeurs qui prétendent unir tant bien que mal cette humanité en déroute est l’un des plaisirs qui me tiennent en vie. Aucun monde n’a jamais été aussi détestable que le monde présent.
 
       Retour aux festivités. Avec les Exorcismes spirituels, Muray poursuit son travail de sabotage de l’Empire du Bien.
       Sur tout le territoire de l’Empire, le citoyen est fliqué par la bonne conscience, pourchassé jusque dans son intimité. Le bonheur se vit en communauté, alors nul ne doit se dérober de la kermesse, la grande commémoration dans laquelle « tout ce qui était directement vécu s’est retiré ». Les festivités cherchent à faire éclater la frontière entre public et privé. Déjà la distinction devient problématique. A présent débarrassée de la contraignante reproduction, la libido n’est plus qu’un jouet. Et dans le déluge de lois et de bons sentiments déferlant sur homo festivus, le sérieux ne se distingue plus du ridicule. Cette envie de pénal agite Muray : pourquoi, se demande-t-il, personne ne se préoccupe du remplissage maniaque du vide juridique ? L’autonomie et la liberté sont lentement dissolues avec soulagement par tous leurs défenseurs, ces nouveaux Tartuffe dont foisonne le monde moderne.
       Philippe Muray délivre via ses Exorcismes spirituels les chroniques de l’Empire du Bien, cet obscurantisme maître qui ne peut se maintenir qu’en réactivant le spectre du Mal. Le Mal est fédérateur. Tout le monde est unanime lorsqu’il s’agit du Mal, lorsqu’il s’agit de le combattre, c’est-à-dire sans concession, continuellement, même s’il n’est plus qu’une ombre. Cette lutte est menée sans que nul n’ait conscience qu’un Bien infini renferme inévitablement un Mal tout aussi absolu. La modernité concentre aux yeux du pamphlétaire toute la perversité possible.
       Il est ainsi dans l’air du temps de recolorer le passé. Muray annonce que la fin de l’Histoire est derrière nous et que c’est ce non-événement qui a initialisé le travail collectif de mémoire, cet amalgame de déstructuration et restructuration à partir duquel émerge une immense illusion dans laquelle justement on espère « planquer le réel de la fin de l’Histoire ». Le monde moderne triture sa propre mémoire et reconstruit son passé en éternisant une commémoration savamment contrôlée et dirigée ; car il ne s’agit pas de commémorer n’importe quoi, n’importe quand, ni même n’importe comment. Tout est listé et programmé. Tout répond à un obscur processus de dissolution méthodiquement réglé. Les artistes et leurs œuvres, les grandes figures de l’histoire et les événements eux-mêmes sont déterrés, brûlés dans la surexcitation médiatique et l’éclat cathodique, puis rejetés aussitôt dans l’oubli, pour ce qui constitue une activité festive et universelle où la création n’est plus à l’ordre du jour. La mémoire reconstituée sert alors d’alibi à un véritable travail de dressage des consciences, effectué en profondeur, en toute impunité à la lumière du jour. Les minutes de la haine d’Orwell se sont réalisées en journées de commémoration. Elles procèdent de la même perte du sens de la réalité, d’une même lobotomisation des masses, mais en jouant sur des affects différents.
       L’interdit fondamental, c’est alors celui de divulguer la vérité de ce nouveau monde bien brave tissé dans les bons sentiments. La grande déréalisation est rose bonbon. La vertueuse néo-réalité est un conte de fée. Il lui serait ainsi embarrassant de voir sa part maudite être révélée au grand jour. Elle tente d’éviter le paradoxe dans lequel la plongerait toute critique à son égard. Dans l’urgence, cela donne quelques pirouettes exécutées avec plus ou moins d’agilité. Toute opprobre faite contre toute mutation du corps social se voit plus ou moins raisonnablement taxée de réactionnaire, voire même de fasciste. Dès lors, l’enterrement des insurgés peut se conclure avec une très grande rapidité. Cette facilité qui avorte tout dialogue permet à la société pseudoprogressiste de se rassurer sur la bonne tenue de son évolution. Pointer du doigt le Mal permet de détourner les regards de ce qui se passe réellement.
       En parallèle à ce continuel démontage hystérique des voix récalcitrantes, on dresse un éloge enflammé de tout ce qui se manifeste sans briser la précieuse harmonie. Il faut éviter à tout prix de parler des choses en négatif, garder la population dans les spasmes euphoriques. Il ne faut pas laisser une divergence naître et rompre le silence. Il est vital que les voix discordantes ne soient saisies. Alors on les recouvre sous une glorification ininterrompue du n’importe quoi. Les panégyriques sont la texture même de la modernité. Dans ce grand bordel, la critique et le roman se retrouvent dans une situation chaotique. Comment agissent-ils dans la post-Histoire, la non-Histoire du dernier homme ? Certains veillent à ce que rien ne vienne troubler le rêve, la grande illusion. Là se trouve réinjecté le rôle subversif de la littérature : dévoiler les travers du Disneyland global.
 
       Défendre la littérature comme la seule liberté précaire encore plus ou moins en circulation, implique que l’on sache exactement ce qui la menace de partout. Même s’ils sont légion, les ennemis de la littérature sont également nommables et concrets. Les pires, bien sûr, logent aujourd’hui dans le cœur de la littérature, où ils sont massivement infiltrés, corrompant celle-ci de leur pharisaïsme besogneux, de leur lyrisme verdâtre, de leurs bonnes intentions gangstériques et de leur scoutisme collectiviste en prolégomènes à la tyrannie qu’ils entendent exercer sur tout ce qui, d’aventure, ne consentirait pas encore à s’agenouiller devant leurs mots d’ordre, ni à partager leur credo d’hypocrites. Sous leur influence, l’écrit lui-même est devenu une prison. (…) Ils dénoncent sur-le-champ les plus petites velléités de rébellion ou seulement d’indépendance. Ces surveillants nuisent en troupeau : ce sont les matons de Panurge.
 
       La dissection de la littérature à laquelle procède Muray convoque Balzac, Bloy, Sade et bien sûr Céline, l’écrivain qui a eu une influence décisive sur son écriture et auquel il consacra un superbe essai (revenant par ailleurs sur la question de son antisémitisme). L’amour de Muray pour les lettres et ses connaissances dans le domaine sont saisissables à chaque instant. L’examen des récentes mutations de la littérature lui permet de voir à l’œuvre l’idéologie moderne.
       Muray repère ce qui rend toujours quelque peu dérangeant un roman. Les romanciers ont en commun la « même insatisfaction par rapport à » la réalité. Autant dire qu’il est devenu impératif pour la néo-réalité de maîtriser ce qui par nature cherche à la discuter. Les écrivains, dont la vie est perçue comme guerre totale, ont certes la fâcheuse habitude d’être peu malléables et assez imprévisibles.
       Le roman perd de sa spécificité, de ce qui fait de lui une arme de destruction massive propre à contaminer une société et à l’amener vers la crise évolutionniste. La subversion n’est plus maintenant que simulacre inoffensif, une notion vidée de son sens qui se veut signe de qualité, mais qui dissimule finalement un discours invariablement indolore et pathétique. Elle n’est qu’une tentative formelle instituée en vue de maintenir l’illusion d’une certaine liberté dans la pensée en général et l’art romanesque en particulier. Si cette aliénation est inévitable, il est toujours d’actualité de la retarder.
       Il est ainsi aujourd’hui devenu plus que nécessaire d’identifier ce qui cherche à nuire au roman, car cette opération de redressage dont ce dernier est l’objet participe à la mise en place d’une machine totalitaire de grande envergure. Muray place le critique (littéraire) au centre de ce travail de sélection, au milieu du flux inflationniste des sorties littéraires, avec pour tâche d’aider les réels chef-d’œuvres à faire surface et une pensée libre à subsister dans le chaos post-historique.
       Ce que reproche particulièrement Muray à la présente génération d’écrivains est leur collaboration à l’écœurante édulcoration du monde. La rupture entre la réalité et sa propre représentation s’intensifie au profit d’une malsaine vision du monde. Pourtant la disparition du roman, symptomatique de la réorganisation de la réalité, est propre à devenir l’objet même du roman. D’une certaine manière, l’intégration dans le récit de la progressive extermination du Verbe est essentielle.
 
       La littérature, au moins, n’a plus le choix : les menaces mortelles qui pèsent sur elle l’obligent à se transformer en immunologie sauvage. Les romans de l’avenir seront des rejets de greffe, des levées de boucliers, des émeutes d’anticorps. Cet univers ne peut plus se concevoir clairement sans être recraché. « Les histoires vraisemblables ne méritent plus d’être racontées », disait déjà Bloy. Même les interprétations vraisemblantes du monde ne sont plus à la hauteur de la situation. Le vraisemblable est une récompense que notre non-réel ne mérite pas. Déconner plus haut que cette époque sera une tâche de longue haleine. Et vomir sera penser. Rien n’est terminé. Les choses amusantes ne font que commencer. Il y a de nouveau du pain sur la planche.
 
       La lecture des Exorcismes spirituels I est rafraîchissante, et ce à plusieurs niveaux. Muray mène sa critique de la modernité sans renoncer à l’humour. Il exècre la modernité, ce désastre en progression, mais rire d’elle est une victoire sur elle. Lorsqu’il ne sera plus possible de rire d’un malheur, l’instauration du « régime de mort » du « totalitarisme émotionnel » basé sur « l’exaltation altruiste » sera arrivée à son terme.
       Les Exorcismes spirituels n’évitent pourtant pas les écueils propres au genre pamphlétaire. On peut voir Muray s’embourber par moments dans l’ivresse des mots et se laisser submerger par les ressentiments. Muray dénonce les absurdités de la modernité en grossissant leurs traits. Ce qui fait la force de ses propos peut ainsi brusquement se retourner contre lui, lorsque par exemple il se montre sujet à certains préjugés. Son parti pris, ses ellipses et ses formules clinquantes rejettent toute nuance, ce qui parfois porte atteinte à son argumentation et la rend assez douteuse. De là à dire que l’étiquette de simple « nouveau réactionnaire » avec laquelle certains pensaient régler son cas est justifiée, il y a un pas que je ne franchirai pas.

Commentaires

Il va encore falloir que je passe a la Fnac.......
..
J'ai mis en ligne mes extractions pour "Des anges mineurs" by the way ce matin.....

Ecrit par : Voiker | 17.08.2006

I see...

La fnac? Pour les 'Exorcismes spirituels'? Attention Voiker! Volodine, c'était encore comparable à Lem. Mais là, Muray, c'est pas du tout la même paire de manche!

Quand on lit du Muray, il faut:

1/ avoir toujours un certain recul, rester très critique;

2/ ne pas avoir de problème avec la littérature blanche, parce que là, du Flaubert et du Zola, ça court à chaque page.

Ecrit par : skam | 17.08.2006

Oui, je l’ai vu. Je surveille de très près ce que Houellebecq publie sur son blog. La dernière phrase de son post continue de résonner en moi :

"Lisez Philippe Muray, percevez sa grandeur et ses limites, continuez le travail, vous pouvez faire tout ça aussi bien que moi."

Ecrit par : skam | 22.08.2006

... j'avais pas vu tes MOURIR I et II dans ta jump station à gauche....

Ecrit par : Voiker | 23.08.2006

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