03.08.2006

[A thousand leaves]

       Sonic Youth, c’est-à-dire Kim Gordon, Thurston Moore, Lee Ranaldo et Steve Shelley, est certainement le seul groupe au monde à avoir composé un morceau en hommage à la soeur jumelle de Philip K. Dick, Jane, morte quelques jours après sa naissance et dont l’ombre n’a jamais cessé de planer sur l’œuvre de l’écrivain.
       Sonic Youth, si peut-être nous faisons exception du tout dernier Rather Ripped, perd à chaque nouvel album de sa spontanéité pop pour gagner en expérimentation, ce qui n’éraille en rien la qualité hors norme de chacune de leur production. Un retour aux sources en somme, vers leurs origines, leur épisode hardcore des eighties. Cette volonté de se prêter à aucune facilité ne remet aucunement en question le fait que le quatuor new-yorkais est peut-être tout simplement le meilleur groupe de rock, une certitude pour ma part. Une machine pop bien plus puissante que les Baby Shambles ou Oasis. Les pétards mouillés propulsés par MTV ont déjà une bien pâle figure, alors une petite comparaison des "talents" respectifs de Pete Doherty et des frères Gallagher avec Sonic Youth les ferait plonger dans le pathos pur jus.
 
       Oh Alice… Alice…
       Come back, he’s just a kitten…
       He’s just a kitten

 
medium_Sonic_Youth_A_thousand_leaves_recto.jpg       A Thousand Leaves (1998) commence là où s’arrêta Washing Machine trois ans plus tôt, là où les paroles de « The Diamond Sea » se turent, c’est-à-dire avec l’image d’une Alice effrayée par le sourire du Chat de Chester, une Alice expulsée du miroir et prise dans une saisissante chute. Kim Gordon rappelle à présent l’enfant (cf. la pochette du disque) entre murmures apaisants et plaintes désespérées.
       Ouverture baroque, « Contre le sexisme », est à l’image du Nearly God de Tricky, plus proche, donc, du trip-hop bristolien que des habituelles productions estampillées post-rock. La rythmique est ralentie, les riffs sont mis en boucle et l’ensemble acquiert une aspérité pesante et, par moments, métallique. Les premières secondes ne sont qu’interférences noisy, une reprise de contact après trois années de silence. La voix de Kim Gordon, survolant l’instrumental, mais comme une ombre qui s’en détache, achève de parfaire le monolithisme sombre et hypnotique de ce premier morceau.
       Plus mélodique, plus enjoué, le track suivant (le single « Sunday ») donne une meilleure image de la teneur globale de l’album que cette claustrophobie introductive.
       A Thousand Leaves se démarque par exemple des brûlots Daydream Nation et Goo par une texture volontairement moins mainstream, mais cet album est néanmoins plus accessible que les trois EP’s sortis sur SYR, ces trois espaces opératoires où Sonic Youth a pu disséquer sa propre musique à l’abri de toute problématique commerciale. Les morceaux sont structurés en plusieurs mouvements, un peu à la manière de Godspeed You! Black Emperor, avec des passages en accélération rythmique, d’autres plus atmosphériques, plus intimistes, des plages chantées, d’autres purement instrumentales. On est ici très loin de la simple logique binaire couplet/refrain. Le groupe jouit d’une plus grande liberté et ne se limite pas dans la durée des morceaux, n’hésitant pas prolonger ses expérimentations sonores jusqu’à en faire surgir de véritables instants paroxystiques.
       A Thousand Leaves aurait dû être un album entièrement instrumental, dans la lignée des trois premières références du label SYR. D’une remarquable homogénéité, prenant une véritable dimension dans sa totalité, peut-être pas parfait mais néanmoins excellent, il est l’un des très rares disques à avoir tourné en boucle dans mon lecteur CD dès la première écoute.
 
01. Contre Le Sexisme
02. Sunday
03. Female Mechanic Now on Duty
04. Wildflower Soul
05. Hoarfrost
06. French Tickler
07. Hits of Sunshine (for Allen Ginsberg)
08. Karen Koltrane
09. The Ineffable Me
10. Snare, Girl
11. Heather Angel

Les commentaires sont fermés.