24.07.2006

[Le bébé]

       Considérer que seuls Dan Brown, Joanne Kathleen Rowling, Thierry Ardisson et l’Education nationale sont les ennemis de la littérature française est profondément réducteur. Le sabotage de la littérature, comme toute métastase, est opéré en son sein, par ses propres agents. Le roman ne cesse d’imploser sous le poids du narcissisme subversif et de l’académisme sénile, deux tendances du genre réunies dans l’autocélébration et une festivité sans fin du langage, degré terminal d’un processus mortifère qui ne cesse d’échapper à sa propre échéance.
       Et dans cette gangrène, il y a Marie Darrieussecq.
       Darrieussecq publie en 2002 une véritable perle, le Bébé, un ouvrage monstre retraçant les neufs premiers mois de son fils (du printemps à l’automne) sous la forme de très courts et éclatés paragraphes, dans un format très Nouveau roman, très Nathalie Sarraute dans la disposition formelle. Darrieussecq parle de son fils en deux cahiers, et rien que de son fils, sa propre chair.
       Mais ce gros morceau de chair qu’enfanta Darrieussecq ne trouve à aucun moment une quelconque once d’humanité. Simple amas d’organes et d’orifices consommant et produisant des flux de toute sorte, de toute odeur. Simple jouet d’un auteur en manque d’inspiration tout autant que de style. Tout comme le bébé, n’ayant encore réussi à sortir son premier mot, l’ouvrage est avant tout échec du langage.
       La bouche du bébé aspire tout. Trou noir en expansion. Le bébé n’est plus qu’une entité vaguement humaine, une boîte noire : on sait ce qui y entre, on sait ce qui en sort, mais on ne sait pas trop ce qui se passe à l’intérieur, et d’ailleurs cela ne nous intéresse que très peu. Voilà la cybernétique la plus pure. Le bébé n’est pas un être humain. Il n’a d’ailleurs pas de prénom. C’est un machin qui agresse le langage et le silence avec ses borborygmes.
       L’ouvrage pourrait à tout moment glisser vers l’inceste sans que personne ne s’en trouve étonné. Darrieussecq cherche à choquer avec une attitude à la Angot. Elle pourrait dévier scato, joue avec son devenir-pédophile, mais en reste à la limite, nous offrant tout de même de temps en temps quelques bribes de son fantasme incestueux sous une forme infiniment puérile. Qu’importe si celui-ci est réel ou non, après tout on s’en fout, ce qui reste de ces paragraphes, c’est leur platitude, cette platitude interminable entraînée par instants vers  par une volonté de se la jouer trash, seule manière trouvée pour se faire remarquer. On se ballade dans cet univers javellisé, sentimentalement stérile, comme on se promènerait dans le monde indolore de Disney, mais avec un peu de transgressif, histoire de faire dans l’air du temps, d’être reconnu par la profession, de pondre un best-seller, mais aussi pour tenter de réveiller le lecteur, qui ne peut finalement que se demander ce qu’il fout bien dedans, à se perdre dans ces pages et les excrétions qui y sont étalées dans le vertige du non-événement.
       Très rapidement, Darrieussecq semble identifier ce qui vient achever sa prose, ce qui la confine au degré zéro de l’écriture, le « baby-blues », c’est-à-dire « le désespoir d’adultes englués dans le rythme d’un nourrisson, ayant à affronter seuls une telle réduction de la pensée ». Le Bébé est ainsi le récit de la réduction de la pensée de Darrieussecq, l’expérimentation par le lecteur d’un mental utilisant le minimum de ses capacités, mais aussi l’embryon d’un ouvrage, une littérature qui refuse de trouver un semblant de consistance et qui ne pourra finalement qu’avorter. Le Bébé, c’est la littérature régressant à un stade infantile, tout simplement.
       « A chaque petit pot, courgette, pomme, carotte que va-t-il ressortir ? Quelle couleur, quelle consistance et quelle odeur ? » C’est un peu ce que l’on se demande en refermant le livre. Qu’est-ce qui, finalement, en ressort ? N’en reconnaissons-nous pas l’odeur ? La chimie organique chez Darrieussecq n’est que déjection.

Commentaires

Pour ton info,
j'ai passé d'agréables moments dans les narrats des anges mineurs. Je tenais à t'en remercier.
Je mettrai quelques extractions en lignes bientôt.

Ecrit par : Voiker | 24.07.2006

J'en suis ravi ! L'absence d'"extractions" des Anges m'avait paru un mauvais présage...

Ecrit par : skam | 25.07.2006

Tout à fait d'accord sur "Le bébé". Je viens justement d'en parler sur mon blog...

Ecrit par : wrath666 | 25.07.2006

Une jolie illustration de l'existence mécanique chez les robots organiques.

Petite réminiscence d'une autre musique:

"l'homme vieux dans ses jours n'hésitera pas
à interroger un tout petit enfant de sept jours
au sujet du lieu de la Vie,
et il vivra,
parce que beaucoup de premiers se feront derniers,
et ils seront Un."
(Evangile de Thomas, logion 4)

Ecrit par : gmc | 26.07.2006

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