30.04.2006

[Floraison eidétique]

       Que brûle l’encre qui me sert de sang
       Explosent naissant les êtres en prose
       Là météores d’existences mortes
       Crachant des nuées virales de mots
   
       La matière émotionnelle est testée
       Soumise à plusieurs soudures charnelles
       Pour former de nouveaux blocs chaotiques
       Figures aux motifs aléatoires
  
       L’aiguille découvre l’espace ouvert
       Se glisse dans les éclosions d’idées
       Et se love avec les sons parasites
       Phrases échantillonnées sur cadavres
   
       Expulsé de la seringue en silence
       Le Verbe coule dans l’artère sèche
       Foule des fragments de rêves sans vie
       Matière molle où l’on perd pied en vol

29.04.2006

[Ground zero]

       De ce point précis de l’espace et du temps, ce point hautement singulier, surgit non seulement une nouvelle Amérique, mais également un nouveau monde, une nouvelle configuration géopolitique et métaphysique du monde.   
       La construction d’un nouveau World Trade Center sur les ruines du précédent est le produit de la volonté puissante des Américains, cette volonté au cœur même de leur impérialisme. Cet édifice d’acier et de titane encore en devenir n’est pas une simple tour de la Liberté. Il n’est pas seulement un monument à la mémoire des milliers de voix mortes chargeant ces lieux, mais symbolise également la forme jumelle de la liberté, son ombre inaltérable, toujours présente, sa part maudite. Il symbolise la guerre, celle qui se dévoile chaque jour un peu plus et amène peu à peu l’empire de la passivité moderne à sa dissolution.   
       Il préfigure le chaos à venir.  

28.04.2006

[Boîte noire d’une littérature post-historique]

       Quand Dieu tourne le dos à l’homme, l’histoire engendre Belsen.
       George Steiner, Langage et Silence.
  
       L’écrivain, c’est-à-dire tout véritable homme de lettres et non l’un de ces faiseurs de livres qui inondent en masse les librairies, doit faire sien l’expérience de la mort. Et pas seulement la sienne propre, aussi celle qu’a connue l’humanité, celle qui l’a amenée à sa propre extrémité. La prose des romanciers actuels semble un continuel déni de réalité résumé par un narcissisme autiste. Ils font de leurs romans des miroirs où se reflète étincelant leur seul ego. Ecriture spéculaire. Dans leurs livres, le monde n’existe pas.
       Langage et Silence est à ce titre le récit clinique de l’anéantissement commun de l’Homme et du Verbe, mais aussi un programme de mise en œuvre d’une littérature de notre temps, d’une véritable littérature, active et salvatrice, qui ne s’est présentée pour l’heure que par bribes et que nous nous devons de générer. Une littérature d’après.
       Ce recueil d’essais de Steiner montre la nécessité de l’appropriation de l’expérience concentrationnaire par la littérature, non pas comme matière première stricto sensu, mais comme ombre pesant sur le processus même de narration, car cette expérience par l’Homme de ses propres limites, cette expérience de l’inhumanité qu’il porte en lui, doit être regardée en face comme étant notre reflet et non plus seulement foulée par les sentiments de la non-conscience humaniste qui s’en est emparée comme outil de domination.

27.04.2006

[Définition de l'ambient]

   
       The concept of music designed specifically as a background feature in the environment was pioneered by Muzak Inc. in the fifties, and has since come to be known generically by the term Muzak. The connotations that this term carries are those particularly associated with the kind of material that Muzak Inc. produces - familiar tunes arranged and orchestrated in a lightweight and derivative manner. Understandably, this has led most discerning listeners (and most composers) to dismiss entirely the concept of environmental music as an idea worthy of attention.
       Over the past three years, I have become interested in the use of music as ambience, and have come to believe that it is possible to produce material that can be used thus without being in any way compromised. To create a distinction between my own experiments in this area and the products of the various purveyors of canned music, I have begun using the term Ambient Music.
       An ambience is defined as an atmosphere, or a surrounding influence: a tint. My intention is to produce original pieces ostensibly (but not exclusively) for particular times and situations with a view to building up a small but versatile catalogue of environmental music suited to a wide variety of moods and atmospheres.
       Whereas the extant canned music companies proceed from the basis of regularizing environments by blanketing their acoustic and atmospheric idiosyncracies, Ambient Music is intended to enhance these. Whereas conventional background music is produced by stripping away all sense of doubt and uncertainty (and thus all genuine interest) from the music, Ambient Music retains these qualities. And whereas their intention is to `brighten' the environment by adding stimulus to it (thus supposedly alleviating the tedium of routine tasks and levelling out the natural ups and downs of the body rhythms) Ambient Music is intended to induce calm and a space to think.
       Ambient Music must be able to accomodate many levels of listening attention without enforcing one in particular; it must be as ignorable as it is interesting.

       Brian Eno, 1978.

26.04.2006

[Aphorisme onzième]

       Un écrivain n’offre une utilité optimale que lorsqu’il est mort. Il laisse son œuvre derrière lui, désormais objet de toutes les conjectures, de toutes les exégèses possibles. C’est alors que la spéculation sur son contenu s’accélère. L’appréciation ou la dépréciation définitives passent par une dérivation du sens, sachant que finalement la valeur évolue en fonction inverse du sens. Cette spéculation existait déjà avant, opérée dans et par le brouhaha médiatique : subsumée dans ce bruit intense, l’existence de l’auteur se trouvait noyée ou au contraire voyait sa présence amplifiée. Chaque livre, que dis-je, chaque phrase formulée par cet écrivain au cours de sa vie se trouve redéployée dans un autre contexte, voire même ramenée aux antipodes de sa signification initiale. Ce n’est pas parce que le Verbe ne trouve plus en lui l’organe de sa diffusion, que sa voix se trouve éteinte. Il n’y a rien de plus productif qu’un artiste mort.
       Il suffit de se brancher sur n’importe quel flux de masturbations intellectuelles, d’observer ces plateaux télés, cénacles littéraires de seconde zone, pour entendre le nom de Debord surgir par moments, comme un motif récurrent, le refrain d’une pensée critique qui se cherche et trouve ainsi sa justification. La société du spectacle s’accuse elle-même et trouve dans cette position hautement paradoxale une efficience inattendue. Un réel penseur, ou tout simplement toute réelle pensée, ne trouve aucunement à contre-courant de la masse une manière certaine de s’extraire de celle-ci, mais au contraire permet son intégration, sa codification. Il donne les moyens de sa propre récupération.
       Debord l’avait totalement compris. Son suicide est à l’image de celui de Max Renn dans Videodrome (métaphore cinématographique de ses thèses), c'est-à-dire occurrence effective d’un événement déjà virtuellement mis en boucle, simple répétition d’une simulation et finalement phase terminale d’un devenir-image. En analysant le spectacle, on parle dans une certaine mesure le langage même du spectaculaire. La dénonciation du spectacle s’opère dans son langage. Elle est donc de ce fait l'une de ses composantes. La critique et l’éloge sont les deux faces d’un même mouvement expansionniste de la société du spectacle. La présence de cette société est universelle, totale et totalisante.

[Fleuve]

       Céleste parfum au goût sucré
       Que ma langue désire violer.

25.04.2006

[A d'n'b day]

4 Hero, Parallel Universe
A Guy Called Gerald, Essence
Breakbeat Era, Ultra-Obscene
Goldie, Timeless
Reprazent, New Forms
  
       C’est donc une collection de breakbeats aiguisés en fines lames sonores et de nappes de soul électronique qui vont définir la bande-son de mon programme de révisions de cet après-midi (ce programme étant ensuite relayé par celui de la soirée, sûrement de l’histoire, celle des économies planifiées du centre, celle de l’ex-URSS, et là, no music). De la drum’n’bass fluide, bien loin des martèlements rugueux de ses courants les plus terroristes, le dark tek step en tête. Mon lecteur commence à jouer ces disques alors que je revois le noyau dur des mathématiques. Applications linéaires, intégrales de Riemann, loi hypergéométrique. Depuis quelques jours, j’ai le sentiment d’avoir atteint le point de saturation : mes yeux continuent de parcourir des pages entières sans rien en retirer. Cognition morte. Fuck.

24.04.2006

[Substance mort]

       Trainspotting science-fictionnel, le côté pop ado mielleux évacué et remplacé par une forme monstrueuse de métaphysique : Substance mort (A Scanner Darkly, en V.O.) faisait pressentir le trend religieux de Dick et la mutation de sa prose et de ses problématiques, celle qui s’affirma pleinement dans la Trilogie divine (tétralogie, si l’on inclut Radio libre Albemuth). Le « complet brouillé », plus précédé narratif que simple fantaisie, est le seul gadget qu’un amateur de hard-SF peut trouver dans Substance mort. C’est que, ce livre, dont l’action se déroule dans les mid-nineties telles que Dick se les imaginait, est finalement l’un des plus réalistes qu’il ait écrits et ce « complet brouillé » (négation de l’identité, et par là, premier pas vers la schizophrénie où se trouve progressivement capté le personnage principal, Bob Arctor) permet à l’intrigue de se poursuivre au plus profond de la paranoïa dickienne. La drogue fait le reste, cette drogue, la véritable « héroïne » du livre avec, en fond de chaque page, tous les spectres de camés qui hantaient la mémoire de l'auteur.
       Substance mort a été le premier livre que j’ai lu de Dick et ça a été tout simplement une claque, un truc indescriptible. J’ai essayé de le faire lire à quatre personnes et je n’ai à mon compteur qu’un seul échec (à ce titre d’ailleurs, la barre fatidique serait de l’ordre de la soixantième page plutôt que la quarantième). Je vais entreprendre la relecture de ce petit joyau littéraire avant la sortie en salles de son adaptation, un petit blockbuster surfant sur la vague dickienne réinitialisée par le (superbe) Minority Report de Spielberg. Le résumé du film a de quoi faire sentir la dérive hollywoodienne, tant dans le casting que le remodelage scénaristique, mais me laisse tout de même présager un résultat jouissif :
       A Scanner Darkly is set in suburban Orange County, California in a future where America has lost the war on drugs. When one reluctant undercover cop (Reeves) is ordered to start spying on his friends, he is launched on a paranoid journey into the absurd, where identities and loyalties are impossible to decode. It is a cautionary tale of drug use based on the novel by Philip K. Dick and his own experiences. A Scanner Darkly stars Keanu Reeves, Robert Downey Jr., Woody Harrelson, Winona Ryder and Rory Cochrane and is written for the screen and directed by Richard Linklater.

23.04.2006

[Canal crypté]

       De tes yeux bleus émane
       La lueur cathodique
       D’un film pornographique.

[Paroles sans romances]

       Je sens ton souffle devenir délicatement
       Une éclosion de visions de paradis,
       Se dénuder en exquis petit jaillissement
       De perles émotives et fureurs dorées.
  
       Tu es une fleur que j’adore sans trêve,
       Faite de pétales couleur cobalt par milliers
       Avec lesquelles je décore mes rêves
       Et colore l'écran noir de la voûte céleste.

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