26.04.2006

[Aphorisme onzième]

       Un écrivain n’offre une utilité optimale que lorsqu’il est mort. Il laisse son œuvre derrière lui, désormais objet de toutes les conjectures, de toutes les exégèses possibles. C’est alors que la spéculation sur son contenu s’accélère. L’appréciation ou la dépréciation définitives passent par une dérivation du sens, sachant que finalement la valeur évolue en fonction inverse du sens. Cette spéculation existait déjà avant, opérée dans et par le brouhaha médiatique : subsumée dans ce bruit intense, l’existence de l’auteur se trouvait noyée ou au contraire voyait sa présence amplifiée. Chaque livre, que dis-je, chaque phrase formulée par cet écrivain au cours de sa vie se trouve redéployée dans un autre contexte, voire même ramenée aux antipodes de sa signification initiale. Ce n’est pas parce que le Verbe ne trouve plus en lui l’organe de sa diffusion, que sa voix se trouve éteinte. Il n’y a rien de plus productif qu’un artiste mort.
       Il suffit de se brancher sur n’importe quel flux de masturbations intellectuelles, d’observer ces plateaux télés, cénacles littéraires de seconde zone, pour entendre le nom de Debord surgir par moments, comme un motif récurrent, le refrain d’une pensée critique qui se cherche et trouve ainsi sa justification. La société du spectacle s’accuse elle-même et trouve dans cette position hautement paradoxale une efficience inattendue. Un réel penseur, ou tout simplement toute réelle pensée, ne trouve aucunement à contre-courant de la masse une manière certaine de s’extraire de celle-ci, mais au contraire permet son intégration, sa codification. Il donne les moyens de sa propre récupération.
       Debord l’avait totalement compris. Son suicide est à l’image de celui de Max Renn dans Videodrome (métaphore cinématographique de ses thèses), c'est-à-dire occurrence effective d’un événement déjà virtuellement mis en boucle, simple répétition d’une simulation et finalement phase terminale d’un devenir-image. En analysant le spectacle, on parle dans une certaine mesure le langage même du spectaculaire. La dénonciation du spectacle s’opère dans son langage. Elle est donc de ce fait l'une de ses composantes. La critique et l’éloge sont les deux faces d’un même mouvement expansionniste de la société du spectacle. La présence de cette société est universelle, totale et totalisante.

Commentaires

Bon...
Où est la porte de sortie?

Ecrit par : minas | 27.04.2006

(au fond, à droite...)

Pourquoi une porte de sortie? Debord en a trouvé une. Quelle "utilité" y aurait-il de sortir de toute façon?

Je n'ai aucun programme de sabotage de la Machine. Je n'ai aucun modus operandi pour couler l'Empire du Bien.

Il n'y a qu'une issue pour ce système basé sur la spéculation: le krach, l'instant où l'apparence s'est tellement éloignée du réel que celui-ci revient au galop. Et encore...

Ecrit par : skam | 27.04.2006

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