26.11.2005

[Faux-Semblants]

       Un des cinés de la ville profite ingénieusement de la sortie du très bon A History Of Violence pour procéder à une petite rétrospective de l’œuvre de Cronenberg. J’ai donc ainsi pu voir Dead Ringers sur grand écran, sûrement le meilleur film que le réalisateur ait tourné. Les séquences épousent parfaitement ses fantasmes, transpirent de l’esthétique froide depuis longtemps recherchée, une esthétique quasi chirurgicale, finalement très proche de certains écrits de Ballard. Jamais le traitement clinique des images n’avait aussi marqué une production de Cronenberg. Celui-ci peut via le thème de la chirurgie y explorer pleinement ce corps humain qui le fascine tant.
       Beverly et Elliott Mantle sont jumeaux, tous deux médecins, se partagent chaque chose, vivent dans le même appartement, couchent avec les mêmes femmes. Ils sont physiquement similaires, mais se révèlent opposés dans la sentimentalité, dans leur façon d’être affectés par le monde, le premier étant plutôt introverti et le second extraverti. Leur univers où la gémellité est résolument identité se retrouve soudainement parasité par l’irruption en son sein de Claire Niveau, une femme affublée de trois utérus. Beverly tente alors de se constituer une expérience propre, de ne plus partager avec son frère ce qu’il expérimente, d’avoir des secrets. Il veut garder des choses pour soi, marquant dès lors une crise dans sa relation avec Elliott.
       Ce que le film conte, c’est l’impossibilité pour le Même de se faire Autre. L’atrophie des lignes de fuites est explicitée par le rêve de Beverly. On y voit Claire Niveau dévorer le symbolique cordon ombilical le liant à son frère. Il se réveille aussitôt pour rompre cette réalité. Dès lors les deux jumeaux abandonnent la sexualité, délaissent le réel, pour s’enfoncer dans l’isolement narcissique, puis finalement s’exiler vers la mort gémellaire.
       Elliott assume pleinement le fait d’être, disons, interchangeable avec son frère, comme cela est visible dans la scène où deux sœurs jumelles le rejoignent. Beverly a l’imprudence de désirer aller contre cette réalité, craignant qu’à l’instant critique celle qu’il aime ne le reconnaisse. A vouloir s’extraire du réel, s’échapper de son corps, on dénie la mort. Cronenberg met en images cette impossibilité. Une fois définitivement arraché de son double, Beverly appelle Claire. Celle-ci lui pose la question dont je ne suis pas sûr que chacun ait saisi toute la portée, à savoir « Qui est-ce ? ». Beverly perçoit alors la vanité même de la construction de sa propre identité. Cette quête d’une illusion le mène alors à retrouver virtuellement la gémellité dans la mort. C’est finalement une formidable réécriture du mythe de Narcisse à laquelle on assiste durant tout le film.

24.11.2005

[Froid tropique]

       Cette soirée finit sur une légère touche de féerie alors que je commence à me demander si tout ça ne va pas demain m’être quelque peu désagréable pour mes trajets sur le territoire urbain. De la neige tombe du ciel, quelque peu synthétique, semblable à celle des productions hollywoodiennes. C’est dingue comme lorsque je pense m’être débarrassé de mon âme de gosse celle-ci revient au galop. J’observe les flocons tomber en suivant une trajectoire de chute joyeusement aléatoire. Ils plongent vers la perte de leur unicité. La neige recouvre d’un blanc fragile le corps plein de la réalité. Je réadapte ma perception de l’ensemble. La vérité est une manne : la vie n’est qu’une affreuse simulation. Mes sens sont surexcités. Il y a comme une humeur dans l’air, une humeur que je n’arrive pas à distinguer, mais elle est là et me contamine.

22.11.2005

[Zoorope]

       Jean-Claude Trichet est un abruti. L’ultramonétarisme saturant cet institut de débauche qu’est la Banque Centrale Européenne ronge plus que jamais notre grabataire économie. L’euro fort est déjà un lourd handicap, puisque plombant nos exportations (ce qui néanmoins n’est pas un phénomène récurrent dans la mesure où l’Allemagne arrive à réaliser un excédent commercial, mais cela ait dû avant tout à une compétitivité structurelle dont les autres Européens, parmi lesquels les Français, sont pour leur part absolument dépourvus). Soutenir sa hausse face au dollar est une attitude déraisonnable ; cela vise juste à caresser dans le sens du poil l’ego des technocrates de Bruxelles. Mais à présent, ces imbéciles en manque de perspectives s’enfoncent un peu plus dans la bêtise en annonçant le futur passage du taux directeur de 2 % à 3 voire 3,25 % en annonçant que cette mesure est avant tout menée pour étrangler une accélération encore en devenir de l’inflation. Une accélération ? Mais où ces crétins la trouvent-elles ? Aujourd’hui l’inflation associée à la zone euro est supérieure à 2 %, ce qui est un chiffre très faible, surtout lorsqu’on la compare à l'inflation américaine (or les Etats-Unis ont une assez bonne croissance, ce qui n’est pas notre cas). En définitive, tout cela ne laisse que prévoir une croissance bien en deçà de ce qu’elle aurait dû être, et conséquemment un niveau de chômage toujours aussi élevé. Bien évidemment, grâce aux individus qui dirigent la politique monétaire de la Zone euro, nous ne souffrirons pas de l’inflation. La solution que je préconise activement serait de ratifier un nouveau traité pour exciser l’indépendance de la banque centrale et faire de celle-ci un organe sous l’égide d’une politique européenne cohérente ou du moins des esquisses de politiques qui en assurent pour l’heure la fonction. En fait, la BCE devrait être calquée sur un modèle proche de celui de la Fed, la banque centrale aux States, dont les mérites sont infinis.

16.11.2005

[Corporéité sale]

       Je crois en la beauté intérieure, celle brute des organes. Je suis en cela d’accord avec Cronenberg : l’intérieur peut être aussi magnifique que l’extérieur.

[Pause/reprise]

       Se retrouver dans un état d’extrême secousse, éclaircie d’irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.
       Artaud, le Pèse-Nerfs.
 
       Oui, j’en étais resté là, aux lumières urbaines, mais à présent je m’extrais du contexte des pulsions de violences qui s’expriment en décélération dans les banlieues, surfaces interlopes résultant des politiques enchaînées depuis une vingtaine d’années dans le vide et la médiocrité. Je m’extrais de ça, j’évacue tous les miasmes médiatiques pour réintégrer ma propre réalité. Bande-son urbaine composée par 1°) la rage motorisée des véhicules sur l’asphalte hurlant 2°) des murmures plus qu’étouffés, parmi lesquels je devine aisément quelques résidus échappés de simulations télévisuelles 3°) l’écoulement du vent entre les édifices de béton 4°) limité à la pièce, Twoism en fond sonore. La nuit est tombée sur la ville et seules les lumières semblent mouvantes dans ce paysage d’inertie. Ce soir je dois bosser, en haut débit je dirais. Je crois que c’est un bon choix stratégique, surtout si je veux profiter la tête libre des soirées de fin de semaine. Yeah baby.

 

13.11.2005

[Lumière close]

       Aversion chimique
       Forme létale
       Positions géométrisées éclatées 
       Les fleurs fanent
       Emprisonnées par l'obscurité fluide
       Mes doigts cristallisent son désir
       Désir intense
       Ivre d'une sensation presque morte
       Mes doigts se cristallisent
       Le désir est intense
       Trop intense pour ne pas sentir
       Que c'est une mort qui nous contamine
       Cancer florissant dans nos êtres
       Les corps fanent contaminés

11.11.2005

[Branchés]

       Instants enregistrés
       Instants étirés à l'infini
       La peau devient matière vidéo
       La séquence commence silencieuse
       Salle froide où tout est filmé
       Enveloppés dans les bras
       Les rêves balbutient
       Se lovent dans notre chaleur
       Les images demeurent autres
       Rien ne s'échappe
       Les songes s'envolent
       Plongent comme abattus
       La lumière en toi bleu néon
       Est absorbée par le métal
       La lumière mourrant en nous
       Glisse sur les pores la transpirant
       Plastique usé/chair liquide
       Rien ne nous échappe
       Chair irradiée et bleutée
       La séquence s'achève

06.11.2005

[Paris la nuit]

       La nuit enrobe la ville endormie et cherche un peu de chaleur ; pour cela elle embrasse les flammèches ivres de tout l’espace à conquérir. Les eaux vert émeraude de la Seine s’impriment de l’éclat qui s'enlace avec le noir vespéral. Les feux tricolores ne se lassent de leur poésie ternaire, toujours recommencée et réécrite pour nos yeux. Les ardeurs naissent, se laissent emporter vers le surgissement en actes et paroles. Les crèches, les maternelles, les pharmacies, les bus, les voitures, les poubelles, chaque élément de l’espace urbain vibre en pulsant une lumière irréelle. Les crépitements réconfortants du feu se diffusent. Les flammes du mal s’enracinent dans notre inconscient, île neuronale cauchemardant au contact du réel et illuminant la nuit comme un météore en phase terminale. Le voile de la nuit n’ose envelopper les âmes endormies. La Seine coule au milieu des rêves. Paris ville lumière.

[Le vent tourne]

       Aucune réaction. Le tracé cardiaque ressemble à s’y méprendre à une droite. Le corps ne bouge plus. Le cancer prolifère sur la chair morte. Des cellules cancéreuses peuvent dans l’environnement adéquat survivre éternellement, se reproduire sempiternellement, comme immortelles. L’autoréplication du Même est une entropie rampante grignotant ce qui était autrefois un sublime kaléidoscope de formes libres et variées, une mixtion d’éléments hétéroclites ayant réussi à trouver une improbable unité. Maintenant c’est la désintégration. Des milliers de crânes où hiberne la même pensée. Des cerveaux vides de toute conscience propre chargés d’une pensée dangereuse car exterminatrice des autres pensées, cannibale donc. Le Même rompt la variété, impose sa propre image, supplante l’Autre. Le corps est comme drogué, complètement anesthésié, pour ne pas sentir la mort qui l’envahit peu à peu. Suicide d’une nation sous le regard vidéo de médias collabos, autolyse commentée par un journaliste plus mort que les morts qu’il montre par saturation de l’écran. L'objectif est planté dans la chair ouverte, cherchant une fente à explorer, absorbant symboliquement le sang la température en chute libre et s'en délectant.

[Radio libre]

       Les images continuent de défiler, surréelles. A l’heure où l’Etat ne peut envisager l’action que nécessite la fin des émeutes (l’usage de l’armée, si, si) sous peine d’être descendu par les médias, l’opposition et les autres instances dirigeant effectivement le mouvement des masses, le reste du monde appelle un chat un chat en avouant la nature ethnique des conflits, nature ethnique à laquelle vient se greffer une teinte religieuse, les leaders islamiques ayant prouvé qu’eux seuls conservaient un contrôle des insurgés. Les mass media français préconisent ouvertement la langue de bois, justifient la désinformation qu’ils mènent en surintensité en ce moment et continuent d’appeler « les jeunes » les émeutiers alors que les médiateurs du conflit sont ouvertement musulmans. Les banlieues tendent ainsi vers une forme d’autonomie, d’autogestion assurée par les imams locaux. Il n’y a pas qu’aux Etats-Unis où les medias s’imposent comme un quatrième pouvoir. Le problème est qu’ici il est en conflit ouvert avec les trois premiers, les contaminent, et que tout cela rend la machine étatique inactive. Il ne reste plus qu’à jouer sur l’information pour tenter de sortir la population française de son isolement sensoriel. Impulser des perturbations numériques. Brouiller les ondes de Skyrock, espace de libre expression de jeunes complètement dépassés par la réalité, et saturer ses auditeurs par la musique-sabotage d’Autechre ou d’Aphex Twin, que sais-je.

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