10.10.2005

[Délimitation du domaine]

       La prolifération des notes dans ce blog se rapproche tranquillement de sa vitesse de croisière et par là même du point de non-retour à partir duquel plus aucune rémission n’est possible. Aucune grosse modification dans mon attitude à l’horizon, si ce n’est que cette nouvelle activité de diariste en ligne risque d’actualiser une tendance lourde de ma pensée, réifiant en pixels quelque constellation d’idées toxiques devenues par ce seul acte mortes et éternelles. Le langage est un virus et je dois avouer que je suis grandement contaminé.
       Il m’est impossible de savoir comment cette expérience va se concrétiser, mais j’en perçois le caractère d’expérience extrême, aux limites de ma mort cérébrale, aux limites de la littérature que je ne conçois que comme rémanence graphique de la pensée, traçant à l’image de la volition une étrange relation injective entre le mental et le physique. La pulsion d’écrire qui m’habite ne me voile nullement la nocivité de son expression. A vrai dire, cette dangerosité exerce en moi une certaine forme de séduction, donnant à mes lignes de fuite un aspect définitivement suicidaire, m’emportant vers l’autolyse d’un nouveau type.
       Ce site tente de s’écarter de tous ces skyblogs énuclées de toute utilité, de tout intérêt, où des têtes en perte continue de neurones crachent leurs petites questions existentielles sans comprendre que cet acte rejoint un processus plus général, global même, d’extermination de la pensée. Les gens mettent leurs photos en ligne, leurs souvenirs, leur existence, sans se rendre compte de la vanité de cette lutte contre le néant qui les aspire toujours un peu plus. Ce qu’ils recherchent avant tout en s’exposant à nu devant n paires d’yeux, c’est le sentiment d’exister, portant en soi par-là même et d’une manière instinctive l’idée qu’exister, c’est être vu, perçu, objectivé. La démocratisation de cette pratique, à laquelle je participe en toute conscience, ressemble à un jet de particules dans lequel les éléments les plus intéressants se retrouvent noyés dans la masse et deviennent pour ainsi dire imperceptibles. Gerbe jouant sur la saturation.
       Avec cette idée de retransmission régulière de ma pensée n’adhérant à aucune règle d’ordonnancement, le format blog convient d’une manière optimale à mon entreprise. J’épouserai ce format avant de le détourner, structurant un journal hautement théorique et nécessairement polémique, un compte-rendu quotidien de la configuration du théâtre des opérations qu’est la réalité que j’expérimente en négatif, à contre-courant, comme si je vivais en permanence une simulation de la ballade de Joe Chip dans le monde en défragmentation décrit dans les pages d’Ubik. L’une des issues possibles de ce journal est que ma raison se retrouve définitivement en stand-by, qu’elle soit éjectée et proprement anéantie. A vrai dire, tout au fond de moi je sens que cette chute libre me remplit déjà d’une folle adrénaline.

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